Tribune : Acceptess-T – « Le gouvernement a délaissé les personnes trans pendant la crise sanitaire »

Acceptess-T en période Covid-19, photo : Laszlo

Acceptess-T face aux conséquences du Covid-19 : sans réponse de l’État, les associations communautaires sont les seules interlocutrices des travailleuses du sexe, des personnes trans, et des personnes sans-papiers.

Dès le mois de mars 2020, Acceptess-T a été confrontée à un afflux important de demandes d’aide d’urgence : les travailleuses du sexe, et parmi les plus exposées et vulnérabilisées d’entre elles, les personnes trans sans papiers, ont fait face à une perte de revenus immédiate lorsque les mesures de confinement ont été annoncées. Contrairement aux consignes des pouvoirs publics, qui recommandaient la fermeture de l’accueil au public, Acceptess-T a multiplié ses actions : il a été évident qu’il n’était pas envisageable de fermer nos portes aux personnes isolées socialement, éloignées du système de soins. Il a été encore plus clair que nous ne pouvions participer au discours majoritaire culpabilisant les prises de risques et l’exposition au Covid-19 : acteur majeur de la lutte contre le VIH, il n’a jamais été question pour nous de participer à la diffusion de discours sérophobes, qu’il s’agisse du Covid-19 ou du VIH, et à la diffusion d’une vision hygiéniste faisant des travailleuses et travailleurs du sexe des vecteurs d’épidémies. Dans une approche de réduction des risques, une cellule d’urgence a donc immédiatement été mise en place : il s’agissait de garantir à un maximum de personnes un lieu de confinement, des conditions de vie décentes afin d’éviter une dégradation de l’état de santé des personnes, mais aussi de garantir la poursuite des traitements des personnes.

Grâce à la création du Fonds d’Action Sociale Trans (FAST), au début de l’année 2020, alimenté essentiellement par des dons privés, nous avons pu faire face au plus fort de l’épidémie. Ainsi, fort-e-s de notre expérience et nos savoirs communautaires trans, liés à la lutte contre le VIH, et soutenu-e-s par une mobilisation solidaire inédite (plus de 80 bénévoles ont participé à nos actions d’urgence, en Île de France et en relais dans d’autres régions, et de nombreux-ses parisien-ne-s ont prêté leur logement lorsqu’ils et elles se confinaient dans d’autres régions, ainsi que la mobilisation exceptionnelle de l’équipe du bar La Mutinerie, qui a mis à disposition son temps et leurs locaux pendant dix mois), nous avons réorienté l’ensemble de nos actions lors du premier confinement de l’année 2020, et avons ainsi :

  • distribué et livré des colis alimentaires à plus de 700 personnes,
  • mis à l’abri ou participé au paiement du loyer de plus d’une centaine de personnes,
  • assuré la permanence de lignes téléphoniques de traduction des consignes sanitaires auprès des personnes non francophones de la communauté, la diffusion des pratiques de réduction des risques et l’orientation vers le soin,
  • joué un rôle d’intermédiaire essentiel entre les structures hospitalières et les personnes en rupture de traitement VIH.
Distributions alimentaires d’Acceptess-T – Christine Rougemont

Au terme des confinements successifs, certaines activités telles que la distribution d’aide alimentaire ont dû cesser, mais les demandes d’aide matérielle ont continué d’affluer. Le FAST, grâce aux dons privés, nous permet de répondre aux demandes les plus urgentes, mais ne constitue pas une réponse pérenne ni satisfaisante à la précarité grandissante des communautés trans.

Nous faisons actuellement un constat amer : si les conséquences sociales de la crise sanitaire semblent s’atténuer au niveau national, parmi les personnes et les communautés qui étaient déjà les plus précaires avant le début de la crise, la situation ne cesse d’empirer. Ainsi, les personnes trans, travailleuses du sexe, sans papiers, concernées par le VIH, ont été, pour beaucoup, forcées de quitter leur logement, ont subi une perte de revenus et doivent faire face à des dettes, vivent avec les conséquences de ruptures de soins et les conséquences de ruptures de parcours administratifs.

La question de la place des acteurs communautaires en démocratie en santé est au centre de nos revendications depuis des années, et le contexte de crise a révélé l’absence criante de prise en compte des réalités sociales qui conditionnent l’accès aux soins et à la santé dans la mise en œuvre des politiques publiques. Contrairement à plusieurs acteurs locaux, qui se sont engagés auprès de nous de façon inédite, le gouvernement a été un interlocuteur absent tout au long de l’année 2020.

2ème confinement chez Acceptess-T – Christine Rougemont

Nous interrogeons aujourd’hui la non prise en compte des réalités des plus précaires dans la mise en œuvre des politiques publiques de lutte contre le Covid-19, la perspective moraliste d’abandon des travailleuses et travailleurs du sexe de la part du gouvernement, et l’absence de moyens et d’informations accordés aux associations dites « de terrain », qui sont pourtant des relais essentiels à la diffusion de messages et pratiques de santé publique, tout autant qu’un moyen pour les pouvoirs publics d’avoir une image des réalités matérielles de l’état de santé des personnes.

Les pouvoirs publics «post Covid-19 » intégreront-ils aux prises de décision les acteurs à qui ils délèguent le travail de rattrapage des inégalités qu’ils créent, en construisant des politiques publiques excluantes et discriminantes ? Par là, les réformes successives limitant le droit au séjour, notamment pour les personnes vivant avec le VIH, la réforme doublant les délais d’accès à l’AME, sont des signaux qui contredisent la volonté affichée de mettre en œuvre des politiques publiques visant la fin du VIH, et la fin du Covid-19. Sans engagement double de la part du gouvernement, auprès des associations communautaires et représentantes des usagers du système de santé, en les intégrant pleinement dans la conception des politiques de santé, mais aussi en permettant enfin aux personnes sans papiers d’accéder au séjour, et ainsi à des conditions décentes de vie, les moyens donnés à nos associations resteront dérisoires et insuffisants.


Acceptess-T, créée il y a 11 ans par plusieurs femmes trans originaires d’Amérique latine concernées par le travail du sexe et/ou le VIH, est une association de prévention du VIH et des IST. L’association a accompagné plus de 2700 personnes en 2020, en majorité des femmes trans travailleuses du sexe originaires d’Amérique latine, concernées par les questions de droit au séjour, d’accès aux soins et à la prévention, ainsi que de lutte contre le VIH, mais aussi de nombreuses personnes trans françaises ou originaires d’autres régions du monde, précarisées par la transphobie. L’objectif principal de l’association est la lutte contre la transphobie sous toutes ses formes ; pour cela, Acceptess-T travaille à l’autonomisation des personnes trans, et à leur permettre d’accéder à des outils pour faire face aux discriminations, et à des conditions de vie décentes.

Vous pouvez faire un don au Fond d’action sociale trans d’Acceptess-T.