Transidentité, capitalisme et trotskisme

crédit : Pluto Press

Le présent article, rédigé par Ezra Brain est initialement paru sur le site d’information et d’opinion états-unien Left Voice en juin 2021. Left Voice est l’organe de presse d’un parti politique organisé au niveau international au sein de la FT-QI, comme Révolution Permanente en France qui avait publié une version traduite en français de l’article originel mais l’a retirée à la suite de discussions internes. J’ai pris contact avec Ezra pour lui proposer de republier la traduction sur le site d’XY Media, qui a accepté à condition de pouvoir faire quelques amendements encore à l’article originel, résultats de nombreuses discussions collectives au sein de Left Voice. Nous sommes ravis de pouvoir publier ici cette nouvelle version de l’article afin d’encourager les discussions cherchant à allier les perspectives marxistes et celles d’émancipation trans.

L’année 2020 a été l’année pour laquelle le plus de meurtres de personnes trans ont été recensés de toute l’histoire des États Unis, et elle a à présent été surpassée par l’année 2021. Beaucoup d’États des US envisagent de revenir très largement sur les droits des jeunes personnes trans. Au milieu de tout ça, les membres libéraux et conservateurs de la classe dirigeante se tordent les mains autour de « la question transgenre ». Dans le même temps les dernières années ont aussi vu l’émergence d’une nouvelle génération militante de plus en plus queer. Ces jeunes gens, parmi lesquels beaucoup sont trans, ont occupé les rôles moteurs dans le mouvement Black Lives Matter et l’ont conduit à prendre en compte les besoins spécifiques des femmes trans noires, avec des manifestations massives à Brooklyn et ailleurs pour la défense des vies des personnes trans noires.

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Malgré leurs intuitions progressistes et leur début de remise en cause de l’État capitaliste, beaucoup de jeunes queers se méfient du marxisme. C’est très largement le résultat de décennies de propagande capitaliste anti-marxiste. Des exemples les plus extrêmes de meurtres et d’emprisonnement de militants aux façons dont l’idéologie bourgeoise a pu intégrer certaines revendications dans un cadre néo-libéral – comme en témoignent certaines avancées dans les droits des personnes queer telles que le mariage homosexuel – la classe capitaliste a longtemps cherché à discréditer le marxisme en tant qu’idéologie en l’associant au stalinisme et en maintenant les luttes des « groupes opprimés » à distance du mouvement ouvrier.

Cette campagne de diffamation capitaliste, combinée aux échecs historiques du stalinisme a conduit beaucoup d’activistes à penser qu’il faut rejeter Marx, qui n’était qu’un homme blanc européen, cisgenre, hétérosexuel incapable d’offrir un cadre de libération aujourd’hui aux personnes opprimées. Les sceptiques du marxisme peuvent appuyer ces affirmations sur l’échec historique des organisations marxistes en matière de libération gay, et sur les échecs actuels de certains groupes en matière de libération trans. Mais l’analyse des arguments que certains prétendus marxistes donnent contre la libération trans révèle qu’ils sont en fait tout sauf marxistes. Ce sont en fait des réactionnaires qui ont rejeté des principes philosophiques fondamentaux du marxisme pour se mettre aux côtés de l’État capitaliste, raciste, patriarcal et répressif, contre la libération des identités et des sexualités. Ces pseudo-marxistes ne devraient pas être pris au sérieux, il nous faut leur reprendre Marx et revendiquer le marxisme en tant que seule véritable stratégie pour la libération des groupes opprimés.

Les échecs du Stalinisme sur les questions LGBTI+

Pour démontrer l’erreur de ces perversions du marxisme, nous devons malheureusement en examiner quelques unes. Depuis le 20ème siècle, la plus grande force contre la libération gay et trans se proclamant de gauche a été le stalinisme.

André Gide se tenant avec Staline et Molotov devant la tombe de Lénine

Staline et ses alliés ont trahi beaucoup des avancées sociales de la révolution russe, parmi lesquelles la dépénalisation de l’homosexualité. Staline et le stalinisme sont devenus des forces conservatrices ignorant les demandes de secteurs entiers de la classe ouvrière, les qualifiant de distractions petite-bourgeoises du socialisme. Cela a conduit à des politiques anti-LGBT en Russie, à Cuba et dans beaucoup d’autres États ouvriers déformés du 20ème siècle et à l’expulsion de membres queer du Parti Communiste aux États-Unis et ailleurs.

Le conservatisme social du stalinisme et ses positions réactionnaires ont conduit à d’importantes ruptures avec le projet libératoire du marxisme. Cela n’a fait que s’intensifier avec la diffusion de l’idéologie stalinienne à travers le monde. Beaucoup de partis communistes – les partis sous influence stalinienne – ont ouvertement interdit aux personnes queer de les rejoindre et ont refusé d’appuyer les luttes pour la libération des personnes LGBTQI. Ce chauvinisme social et cette position contre-révolutionnaire ont posé une cale entre les mouvements LGBTQI et ceux qui se revendiquaient communistes.

De plus, beaucoup d’États ouvriers déformés staliniens non seulement ne garantissaient pas de droits pour les personnes LGBTQI mais les visaient par une répression d’État. Le gouvernement de Castro à Cuba était particulièrement brutal, mettant les personnes LGBTQ+ dans des camps de travail où ils subissaient souvent des thérapies de conversion aux électrochocs. Castro lui-même était très clair à ce sujet en déclarant : « Nous ne pouvons pas nous convaincre qu’un homosexuel puisse remplir les conditions et les exigences de comportement qui nous permettraient de le considérer comme un véritable révolutionnaire, comme un militant communiste. Une déviance de cette nature entre en contradiction avec l’idée que nous avons de ce qu’un militant communiste doit être. »

Ce conservatisme social se maintient dans beaucoup de sectes staliniennes. Par exemple le Parti Communiste de Grande-Bretagne – un parti criblé de problèmes politiques trop profonds pour être détaillés ici – a publié un article en 2019 intitulé « Le cauchemar réactionnaire de la ‘fluidité du genre’ » qui prétend que les personnes trans et leurs alliés nient la « réalité matérielle du genre ». Il est à noter aussi que dans cet article, ils affirment aussi que sexe et genre sont synonymes (ce qui n’est pas le cas). C’est pourtant le principal argument de la « gauche » transphobe.

La « gauche » transphobe ne se limite toutefois pas au stalinisme. Il existe aussi des groupes plus éclectiques qui refusent de considérer la libération des personnes trans comme un combat digne d’intérêt. Certains prétendent que c’est un combat distrayant de luttes plus importantes – impliquant une stratégie de réductionnisme de classe ignorant toute oppression spécifique pour se focaliser sur l’exploitation. D’autres, comme le blog Freer Lives – qui se présente comme une critique socialiste de « l’idéologie du genre » – va plus loin et affirme que les identités trans sont fondamentalement bourgeoises. Comme Freer lives l’a avancé dans un article publié en 2020 intitulé « Tous les gauchistes devraient défendre J.K. Rowling sur la question des droits des femmes » :

La défense par Rowling des femmes contre le sexisme de l’idéologie du genre la met objectivement en contradiction avec les intérêts de la classe capitaliste et les élites qui la servent, qui cherchent à utiliser ce nouveau sexisme comme moyen de maintenir l’oppression des femmes dans le monde d’aujourd’hui. Sur cette question, ce sont les libéraux de gauche et l’extrême-gauche qui se trouvent du mauvais côté de la barricade.

Ces idéologies réactionnaires déguisées en marxisme ont éloigné les membres LGBTQI+ de la classe ouvrière du marxisme en tant que courant politique parce qu’ils ne pouvaient pas faire confiance aux dirigeants des partis staliniens – qui revendiquaient le titre de « communistes » – pour défendre leurs intérêts. À la fois théoriquement et politiquement, le soutien aux travailleurs trans et LGBTQI+ doit être un élément absolument non négociable de tout groupe socialiste.

Mais les problèmes d’une telle ligne sur les questions queer et trans vont bien au-delà du rejet de la lutte pour la libération d’un groupe opprimé. Cette position représente aussi un rejet important à la fois du matérialisme dialectique et du matérialisme historique. C’est-à-dire que les éléments du mouvement ouvrier qui rejettent la libération trans rejettent aussi les bases théoriques du marxisme au profit d’une adaptation à la morale bourgeoise.

Les groupes qui prennent de telles positions se mettent aux côtés de l’État capitaliste dans sa tentative de maintenir du contrôle social. Ils s’allient avec les éléments les plus conservateurs de la société en continuant à nous refuser le développement complet de nos identités et de nos sexualités. Ces groupes laissent objectivement les mouvements de libération queer au néo-libéralisme, les laissant se faire co-opter sans poser aucune menace à l’État. À un niveau plus profond encore que celui de la théorie, ces soi-disant gauchistes rejettent le but fondamental de toutes les politiques de gauche : l’émancipation humaine. Ils se sont positionnés du mauvais côté de l’histoire aux rangs des réactionnaires. Ce ne sont pas nos camarades et ils ne devraient être pris au sérieux que pour être défaits et bannis de la gauche.

Le genre est une construction sociale

Le genre n’est pas, comme les transphobes voudraient le faire croire, biologiquement pré-déterminé. Il est au contraire socialement construit – Marx et Engels ont même commencé à le dire à la fin du XIXème siècle. Sous sa forme moderne, le genre participe au maintien du système capitaliste. Il y eut un processus historique conduisant à la création des genres et des sexualités modernes. John d’Emilio a par exemple écrit dans Capitalisme et identités gay :

« Les gays et les lesbiennes n’ont pas toujours existé. Ils sont au contraire un produit de l’histoire, et sont apparus au cours d’une période historique donnée. Leur émergence est associée aux relations du capitalisme ; ce fut le développement historique du capitalisme – et plus spécifiquement, son système de marché du travail – qui a permis à de nombreux hommes et femmes au cours de la fin du XXème siècle de se revendiquer homosexuel.les, de s’identifier comme faisant partie d’une communauté d’hommes et de femmes semblables, et de s’organiser politiquement sur la base de cette identité. »

D’Emilio avance en gros que l’avènement du capitalisme a fourni les conditions matérielles pour l’invention des identités gays et lesbiennes. Alors que la production sortait petit à petit du foyer – vers des usines ou d’autres lieux de travail – les gens sont devenus de plus en plus libres de construire leurs vies en dehors de la famille. Avant cela, vous pouviez bien être un homme et avoir des rapports sexuels avec d’autres hommes, mais la catégorie politique gay n’existait pas. Il y eut un processus similaire avec le genre. Bien que des relations genrées aient existé pendant déjà des millénaires, la précipitation du genre tel qu’on le comprend actuellement s’est produit avec l’avènement du capitalisme. Beaucoup de cultures pré-capitalistes avaient une compréhension non binaire du genre – quelque chose qui a été spécifiquement réprimé des cultures colonisées par les colons européens.

Les femmes – en tant que catégorie de genre, qui a aussi historiquement inclus des personnes que l’on considérerait aujourd’hui appartenir à d’autres genres – ont joué historiquement un rôle bien spécifique dans l’organisation de la production : du travail reproductif (souvent gratuit). C’est de cette relation capitaliste qu’émerge très largement la conception moderne de la famille nucléaire qui renforce une compréhension binaire du genre. C’est pour protéger cette relation capitaliste que les expressions de genre qui mettaient à l’épreuve cette unité familiale hétéronormée étaient réprimées et sévèrement punies.

Des Bissu assisant à un mariage en Indonésie. Les bissu jouent un rôle spirituel important chez les Bugi et forment une sorte de troisième genre mélangeant des attributs féminins et masculin, et ont été intégrées à la pratique de l’islam lorsque les Bugi ont été convertis au 13ème siècle. Elles ont été ensuite très réprimées par les régimes communistes et fondamentalistes qui se sont succédés en Indonésie à partir de 1949. Source: atlasobscura.com

La répression de la non-conformité de genre s’est infiltrée dans pratiquement tous les aspects de la culture au point de former une compréhension hégémonique du genre et de la sexualité. Ce processus a été appelé la « discipline du genre ». On peut voir d’ici que le genre n’est pas un phénomène naturel qui est enraciné dès la naissance, mais plutôt une catégorie sociologique qui se modifie selon des circonstances historiques. Donc le genre n’est pas si biologique et affirmer le contraire rejette fondamentalement une compréhension matérialiste et historique de ce qu’est le genre.

La création du genre

Pour en revenir aux élucubrations du CPBG, ils ont également écrit dans l’article cité plus haut que ceux d’entre nous qui luttent pour la libération trans prétendent que le genre serait :

 » une sorte de complot médical dans lequel, à la naissance, les médecins se réunissent pour vous « assigner un rôle de genre ». Donc femmes enceintes, lorsque vous faites votre échographie des vingt semaines, vous ne faites pas une échographie pour savoir si votre enfant sera une fille ou un garçon (d’après Red Fightback [NDLR : Red Fightback est un parti marxiste-léniniste de Grande Bretagne qui soutient les luttes pour l’émancipation des personnes queer et trans]). Non ! C’est une conspiration médicale ! Et quand le bébé naît, ils inspectent le bébé pour dire si c’est un garçon ou une fille – Eh bien c’est aussi un complot médical! Toutes ces choses (garçon et filles, hommes et femmes) n’existent pas, ne le comprenez-vous pas ?? « 

Laissant de côté l’existence de bébés intersexes – avec laquelle ils évitent soigneusement de s’engager car elle saperait toute la base pseudo-scientifique de leur argumentation – cela serait une position ridiculement utopiste que de dire qu’on n’assigne pas des identités et des caractéristiques aux bébés dès leur naissance. On achète des layettes bleues au nouveau-né si c’est un « garçon » et des layettes roses si c’est une « fille ». Et très certainement la récente série de gender-reveal parties meurtrières nous montrent la forte signification encore attribuée au genre du bébé avant même qu’il ne soit né. Il ne s’agit pas en soi d’un « complot des médecins » – même si, en ce qui concerne les personnes intersexes, il existe effectivement une « conspiration médicale » du système de santé capitaliste pour imposer un corps normatif aux bébés dès leur naissance et sans leur consentement – mais plutôt, tout un contexte sociopolitique qui commence à former le soi avant même la naissance. Pour le dire autrement, le fait pour un groupe supposément marxiste d’affirmer que la société n’assigne pas un rôle genré à un enfant à sa naissance revient à fermer les yeux sur à peu près l’ensemble de la société contemporaine, et à rejeter ainsi l’analyse matérialiste historique qui est au coeur du marxisme.

Par ailleurs, une grande partie de ce qui fait le genre n’est pas le sexe biologique, ce sont ce qu’on appelle les marqueurs de genre : par exemple les robes sont féminines et les costumes masculins. Mais ces marqueurs non plus ne sont pas non plus des constantes historiques : à des époques relativement récentes dans l’histoire, les chaussures à talons étaient considérées comme masculines et les garçons portaient souvent des robes. Comme l’explique Ciara Cremin dans son livre Man-Made Woman : The Dialectics of Cross-Dressing

Les plaisirs du style féminin européen/occidentalisé sont tout autant une esthétique que tout autre chose. On aime s’habiller. On aime porter des tissus soyeux, des choses brillantes, des couleurs vives. Une bizarrerie de l’histoire a fait du bleu un signifiant du masculin. Pour les hommes, elle a fait des chaussettes en coton quelque chose de bien, les collants quelque chose de mauvais. Cette irrationalité est devenue une seconde nature. [[Ciara Cremin, Man-Made Woman : The Dialectics of Cross-Dressing, London 2017, Pluto Press]]

Mario Mieli, militant homosexuel et communiste italien

Qu’est ce qui attribue les talons hauts aux femmes et les boots aux hommes ? Rien de scientifique. Le genre est plutôt une position sociale construite et la variété des marqueurs de genre ne voient leur signification attribuée que par une « bizarrerie de l’histoire » pour reprendre les mots de Cremin.

Nous ne devrions toutefois pas tomber dans l’inclinaison post-moderne à balayer le genre en tant que simple construction sociale. Cela revient à ignorer la façon dont fonctionne le genrement, et implique qu’une libération individuelle est possible si on décide tout simplement d’arrêter de se conformer. Le processus de genrement est un processus tout à fait matériel duquel on ne peut pas sortir. Une fois que vous avez été genré – un processus qui commence souvent avant même votre naissance – il existe des choses tout à fait réelles et matérielles qu’on attend que vous fassiez ou ne fassiez pas, et résister à ce genrement implique très souvent de faire face à l’isolement social et même à la violence. Cette contradiction est un élément central dans la compréhension des expériences trans. Le genre est à la fois un ensemble constamment changeant de catégories individualisées et un processus très tangible et matériel de répression et souvent, de violences.

Cela nous mène à deux conclusions : d’abord que la libération des personnes trans est impossible dans une perspective individualiste car le processus de genrage fait partie du système capitaliste. Ce qui veut dire que contrairement à ce que d’autres dont nous discuterons plus loin dans cet article qui pensent que la libération est un processus qui se fait « personne par personne » prétendent, elle doit être une lutte anticapitaliste de masse car le genrage est un phénomène qui dépasse toute personne ou action individuelle.

Deuxièmement cela veut dire que ce ne sont pas les personnes trans qui « nient la réalité matérielle du genre », mais ces « gauchistes critiques du genre » qui s’accrochent à une vision biologique anhistorique du genre et rejettent la réalité historique du genre et la réalité matérielle du genrage. Ce que le CPBG et tous ceux de leur acabit veulent présenter comme une simple théorie du complot est en fait un des processus de contrôle social parmi les plus facilement observables et documentés sous le capitalisme.

Pour une approche dialectique du genre

En plus de rejeter la réalité matérielle du genre, ces transphobes voulant se faire passer pour des révolutionnaires rejettent aussi la dialectique même, dans une tentative bornée de trouver un moyen de résoudre la contradiction entre leurs objectifs politiques affichés et leurs sentiments réactionnaires. L’idée que le genre est biologiquement déterminé, sans jamais pouvoir changer ou prendre une autre forme est fondamentalement anti-dialectique. Elle implique une identité immuable donnée à la naissance, qui ne peut pas changer, peu importe le contexte historique ou matériel.

Pour adhérer à ce pseudo-marxisme transphobe, nous devrions nous accorder sur leur affirmation selon laquelle le genre ne peut changer. Mais même si l’on souscrit à l’idée erronée que le genre est biologique, cela ne signifie toujours pas qu’il ne peut pas changer. Par exemple (la plupart) des humains naissent avec des yeux et des cheveux, mais leurs couleurs peuvent évoluer au cours du temps, et certaines personnes teignent même leurs cheveux ou portent des lentilles colorées. Rejettent-ils pour autant la « réalité matérielle de la couleur de cheveux » ? Une personne née avec quatre membres qui en perd un au cours d’un accident rejette-t-elle la réalité matérielle de son corps ? Il existe toutes sortes d’attributs pré-déterminés biologiquement qui évoluent au cours du temps et en fonction des événements.

Et même si l’on accepte la définition scientifiquement inexacte du genre comme synonyme du sexe biologique, que fait-on alors des personnes intersexes ? Les docteurs qui pratiquent des opérations sur les enfants intersexes pour les faire rentrer dans un cadre sexuel normatif sans leur consentement ne nient-ils pas la réalité matérielle de ces enfants intersexes ? Pourquoi ces socialistes si outrés par le rejet post-moderne et petit-bourgeois du genre ne sont-ils pas également outrés par des opérations de réassignation sexuelle forcées ?

Rien de tout cela ne relève de la science. Nous ne devons donc pas être en train discuter d’une question scientifique mais bien d’une « vérité éternelle ». Le genre doit être dans cette conception quelque chose s’élevant au-dessus des conditions matérielles et des caractéristiques physiques d’une personne, cela doit donc être quelque chose de plus élevé, une sorte de vérité morale qui nous définit. Mais la croyance en ces vérités éternelles est anti-dialectique et donc anti-marxiste. Comme l’a écrit Engels dans son texte fondateur Anti-Dühring,

Nous rejetons dès lors toute tentative d’imposer sur nous un dogme moral ou quoi que ce soit comme une éternelle, dernière et immuable loi éthique sous le prétexte que le monde moral aurait lui aussi ses principes permanents s’élevant au-dessus de l’histoire et des différences entre les nations. Nous maintenons au contraire que toutes les théories morales ont été jusqu’ici le produit en dernière analyse des conditions économiques de la société telles qu’existant à l’époque. Et puisque la société a été mue jusqu’ici par les antagonismes de classes, la morale a toujours été une morale de classe ; elle a soit justifié la domination et les intérêts de la classe dominante, ou alors dès que la classe dominée est devenue assez puissante, elle a exprimé son indignation et les intérêts futurs des opprimés. Qu’il y eut globalement au long de ce processus des progrès dans la morale, comme dans toutes les branches du savoir humain, nul ne doute.

En d’autres termes, la croyance dans un dogme moral en tant qu’« éternelle, dernière et immuable loi éthique » est peu de choses d’autre qu’un acquiescement à la morale de la classe dirigeante, une morale qui est employée pour opprimer et contrôler la classe ouvrière. C’est tout à fait anti-marxiste et réactionnaire. Ces soi-disant combattants contre « l’idéologie du genre » donnent intentionnellement ou non une couverture de gauche à la morale bourgeoise qui continue à nous opprimer.

Pour une approche marxiste de l’émancipation trans

On peut donc avancer en conclusion que ces marxistes transphobes sont tout sauf marxistes, comme les staliniens qui ont soutenu (et continuent à soutenir!) des régimes qui ont opprimé et tué des personnes queer ne sont pas des marxistes. Tout d’abord, un regard à l’histoire des mouvements marxistes et de lutte de libération des personnes queer revèle que beaucoup de groupes marxistes ont en fait embrassé la cause de la libération queer lorsqu’elle s’est présentée à eux. Ce sont les premiers communistes qui ont défendu Oscar Wilde lorsqu’il faisait face à un procès à cause de son homosexualité. Ce sont les Bolchéviques qui ont décriminalisé l’homosexualité en Russie, des décennies avant que la plupart des pays impérialistes ne fassent de même. Et encore aujourd’hui beaucoup de marxistes sont à l’avant-garde de ces luttes. Le marxisme est – et a historiquement été – du côté des secteurs spécifiquement opprimés. Ce n’est pas le marxisme mais son absence qui a conduit aux échecs du stalinisme sur les questions LGBTQI.

Le marxisme nous offre à la fois un chemin vers les conditions matérielles nécessaires à notre émancipation et les outils pour lutter contre la mauvaise direction du mouvement queer actuel. Plutôt que de laisser ces traîtres au marxisme réclamer le titre de marxistes, nous devons les rejeter comme à peine mieux que des TERF [NDT : féministes radicales transphobes] ou même que des secteurs de la droite religieuse. Le CPBG malgré toutes ses prétentions et ses slogans n’est pas communiste au sens dans lequel Marx et Lénine l’entendaient. Ces pervertisseurs du marxisme ne devraient avoir aucun poids ni aucune influence théorique ou politique au sein de notre mouvement.

Virginia Guitzel, dirigente du MRP, parti communiste révolutionnaire brésilien

En revenant aux fondamentaux du marxisme tels que posés par Marx puis développés par Lénine et Trotsky, on peut voir que le marxisme dessine une stratégie claire pour parvenir à l’émancipation des personnes trans. Pour citer Virginia Guitzel, une femme trans membre de l’organisation sœur de Leftvoice [NDT : et de Révolution Permanente] au Brésil et qui a été interviewée ailleurs sur cette question,

« Très certainement, [la publication du livre Transgender Marxism, Pluto Press, 2021] vient contrer le récit d’un Marx blanc, européen, hétérosexuel et cisgenre, ne se sentant pas concerné par la complète émancipation de toutes les sphères de la vie et ne pouvant contribuer de façon pertinente à une discussion pour la libération des personnes trans. Ou encore que la solution de Marx pour l’émancipation des femmes serait uniquement leur entrée sur le marché du travail pour garantir leur indépendance financière. En réalité, la mise en pratique d’idées marxistes au cours de la révolution russe vit l’apogée des tentatives pour tenter de transformer toutes les sphères de la vie, la Russie devenant alors le premier pays au monde à légaliser l’avortement, à décriminaliser l’homosexualité, à garantir des cantines publiques, des blanchisseries, et des garderies publiques, ce que même les démocraties capitalistes actuelles ne garantissent pas. Mais ce fut aussi le contexte de révolution et de contre-révolution en Russie qui donna une base scientifique à la théorie de la révolution permanente, développée par un des leaders les plus importants du 20ème siècle, Léon Trotsky. Cette théorie est pour moi la représentation du marxisme pour le 21ème siècle… La conclusion de la lutte de classes ne s’achève pas avec la prise du pouvoir mais ne fait qu’aller plus loin ».

Léon Trotski

La théorie de Trotsky de la révolution permanente – qu’une révolution ne fait qu’initier un processus de libération plutôt qu’elle ne le termine – nous montre un chemin vers la libération des personnes trans qui est à la fois plus clair que l’idée post-moderne de libération individuelle ou que l’habituel revers de main du réductionnisme de classe qui prétend qu’une fois faite la révolution la libération des opprimés sera automatique sans aucun autre travail à faire. C’est cependant par une étude profonde du marxisme que nous pouvons découvrir comment appliquer cette stratégie à l’objectif de l’émancipation des personnes trans mais également lutter pour prendre la direction du mouvement pour l’émancipation des personnes trans.

Les échecs de la direction du mouvement de libération trans

Après des décennies d’offensive néo-libérale, la direction actuelle du mouvement queer est très largement post-moderne et libérale. Elle rejette les approches politiques de classe, adoptant à sa place des politiques identitaires et individualistes. Un secteur verse dans les politiques de représentation qui font émerger des figures comme Caitlyn Jenner ou Pete Buttigieg, qui utilisent leur identité pour couvrir leurs politiques réactionnaires, qui font du tort au reste de la communauté queer.

Un autre secteur est tellement embourbé dans des stratégies électoralistes qu’il oublie le rôle de l’État dans le maintien de l’oppression des personnes trans. Ce secteur semble croire que si seulement assez de personnes queer progressistes étaient élues au Parlement, elles seraient capables de faire passer des lois à même de mettre fin à l’oppression des personnes trans. Mais l’oppression des personnes trans fait partie des moyens qui permettent au système capitaliste de se maintenir, pour toutes les raisons expliquées ailleurs dans cet article. Cela étant, l’État ne peut pas mettre fin à l’oppression des personnes trans car l’oppression des personnes trans n’est pas simplement légale ; elle est systémique. Cela ne signifie pas bien sûr que nous ne devrions pas nous battre pour repousser les lois anti-trans et gagner des concessions importantes pour la communauté. Nous le devons absolument. Mais nous ne pouvons pas confondre ces concessions avec le changement du cadre même du capitalisme. En disant aux militants trans de faire confiance au parti Démocrate aux Etats-Unis et en faisant de l’assimilation le but ultime du mouvement pour l’émancipation queer, les dirigeants libéraux de ce mouvement ont systématiquement été une force de déradicalisation.

Un autre secteur du mouvement de libération trans est plus radical dans son approche mais tout aussi réformiste dans son action politique. Ce secteur, dont les membres se présentent habituellement comme des « radicaux » rejettent à la fois le marxisme et la valeur de toute idéologie totalisante ou universelle. En leur lieu, ils suivent une stratégie influencée par la théorie queer, qui finit par individualiser la lutte pour la libération. En d’autres termes, cette stratégie voit le changement des mentalités comme un moyen de changer le monde. L’idée est que la transphobie peut être défaite d’abord en reconnaissant et en changeant ses propres préjugés intériorisés puis en aidant les autres à faire de même. Les personnes adhérant à cette stratégie ont tendance à rejeter la politique dans son ensemble, arguant qu’aucune réforme ne vaut vraiment la peine de lutter, sur le fondement que des avancées telles que le mariage gay ne sont que de l’assimilationnisme – abandonner face au « système », sans considérer les avantages matériels du mariage au sein du système actuel. Cette stratégie donne beaucoup de pistes sur comment « résister » ou combattre le système, mais n’ouvre aucune voie vers une victoire finale et une véritable émancipation queer. Elle ne résulte que dans une résistance permanente sans jamais gagner de terrain. Dans cette conception, même les « victoires » intermédiaires ne sont pas des victoires puisque rien de ce que nous pourrions gagner n’en vaut la peine si cela vient de l’État.

L’oppression des personnes trans n’est pas seulement idéologique ; elle est aussi matérielle. C’est à dire que les personnes trans font face à une oppression sévère, pas uniquement à cause des transphobes mais également parce que le système capitaliste les exploite et les avilit. Pour changer les conditions matérielles des personnes trans, il faut des solutions matérielles. La représentation n’est pas une solution matérielle. Mêmes les personnes trans avec les meilleures intentions ne peuvent pas à elles seules changer le système capitaliste de l’intérieur. Et effectivement toutes les tentatives de « changer la structure du pouvoir de l’intérieur » se sont soldées par des échecs quasi-complets. Nous avons vu qu’un président noir n’a pas mis fin au racisme, qu’une femme vice-président n’a pas mis fin au sexisme, et que des PDG gays n’ont pas mis fin à l’homophobie. Pourquoi alors devrions-nous attendre de mordre au même hameçon, pour couler et nous enfoncer ? « Nous savons que les politiques de représentation ont échoué par le passé, mais cette fois-ci ce sera différent, avoir plus de PDG trans changera réellement quelque chose », veulent nous faire croire ces responsables des ressources humaines pour le capitalisme.

Faire confiance au système pour qu’il se corrige lui-même en désignant davantage de PDG trans et en élisant davantage de politiciens trans est un pari perdant, qui abandonne les enfants trans qui font face actuellement à des niveaux historiques d’oppression dans de nombreux États. Il abandonne les femmes trans (pour la plupart noires ou brown-skinned) qui sont assassinées chaque jour. Il abandonne les personnes trans travailleuses du sexe et les personnes non-binaires qui sont forcées de se fondre dans un monde qui n’a pas été construit pour elles. Les libéraux nous disent d’être patients mais nous savons que cette patience a un prix en vies humaines.

Nous ne pouvons pas non plus rejeter la politique d’un revers de main. Nos oppresseurs sont organisés, donc nous devrions l’être aussi. Notre but ne devrait pas être simplement de nous tailler quelques espaces où nous pourrions échapper à l’oppression mais de mettre fin à l’oppression. Pour gagner, il nous faut une stratégie gagnante. Le postmodernisme et la théorie queer ne sont pas des stratégies gagnantes car elles rejettent l’idée même qu’une victoire soit possible. Nous devons plutôt adopter une approche marxiste pour lutter pour l’émancipation des personnes queer et trans.

Vers une perspective socialiste sur la libération trans

Les marxistes reconnaissent que seule la classe ouvrière peut libérer les personnes trans et d’autres groupes spécialement opprimés. Ce n’est pas à cause d’une quelconque supériorité morale – comme presque toute personne queer le sait les membres de la classe ouvrière peuvent avoir des conceptions du monde tout à fait réactionnaires – mais parce que seule la classe ouvrière a le pouvoir stratégique d’abattre le système capitaliste. C’est le cas parce que la classe ouvrière et la classe ouvrière seule fait tout fonctionner. Les travailleurs font fonctionner l’économie entière, ils ont donc le pouvoir de la faire s’arrêter. Cela n’est pas à dire bien entendu que mettre fin au capitalisme mettra fin immédiatement à toutes les formes d’oppression des personnes trans – il faudrait examiner la théorie de la révolution permanente de Trotsky pour comprendre plus clairement comment, une fois le capitalisme renversé, parvenir à l’émancipation totale des personnes trans – mais la mise en place du socialisme est une pré-condition nécessaire à l’émancipation des personnes trans.

Il faut souligner et souligner trois fois ce que l’on entend lorsque l’on parle de « classe ouvrière ». Il y a longtemps eu cette image de la classe ouvrière comme composée d’hommes blancs cisgenres hétérosexuels portant des casques de sécurité. Ces hommes font bien entendu partie de la classe ouvrière, mais les serveur.euses, les enseignant.es, les livreur.euses, les secrétaires et d’autres personnes occupant toutes sortes d’emplois auxquels on ne pense pas toujours lorsqu’on parle traditionnellement de la « classe ouvrière » en font également partie. Et la classe ouvrière aux États Unis est plus diverse que jamais, à la fois du point de vue de la race mais aussi en termes de genre et sexualité. La vaste majorité des personnes trans et queer appartiennent à la classe ouvrière. Donc quand on dit que la classe ouvrière doit libérer les secteurs spécifiquement opprimés, nous ne disons pas que des « sauveurs blancs » vont venir à la rescousse de pauvres masses opprimées ; nous voulons en fait dire que les pauvres masses opprimées vont se soulever, et se libérer en utilisant leur position de travailleurs. Un des meilleurs exemple de cela sont des travailleurs cisgenres de l’usine de Madygraf en Argentine qui se sont mis en grève pour réclamer de meilleures conditions de travail pour leurs collègues transgenres. Cette grève fut un moment crucial du mouvement se déroulant à Madygraf, dont les travailleurs ont fini par prendre le contrôle de l’usine, qui est encore à ce jour sous contrôle ouvrier.

Travailleuses et travailleurs de l’usine de Madygraf

La lutte pour l’émancipation des personnes trans est la lutte pour le renversement du capitalisme.

Mais nous ne devrions pas être utopistes à ce propos et supposer qu’un jour la classe ouvrière va se réveiller avec un programme révolutionnnaire incluant des personnes trans. Nous devrions au contraire être très clairs concernant un des besoins les plus urgents pour une perspective socialiste pour l’émancipation trans : une direction radicale et révolutionnaire. Cette direction prend la forme d’un parti d’avant-garde que nous devons construire depuis la classe ouvrière et ses secteurs particulièrement opprimés, et ce parti doit spécifiquement se préparer pour le moment de la révolution. Pour reprendre les mots de Trotsky, les révolutions ne tombent pas du ciel. Pour cette raison les tâches préparatoires que seul peut assumer un parti organisé feront la différence entre une victoire et une défaite. Cela ne veut pas dire bien sûr que les membres de ce parti d’avant-garde devraient s’asseoir dans un coin et se tourner les pouces en attendant la révolution. Ils doivent au contraire être présents dans leurs lieux de travail et dans leurs communautés, constamment participer aux luttes dans une perspective anti-capitaliste et imposer dans les mouvements la prise en compte des besoins des groupes opprimés.

La lutte pour l’émancipation des personnes trans est la lutte pour le renversement du capitalisme. Seule l’abolition du capitalisme et l’avènement d’une société socialiste peut libérer les personnes trans pour nous permettre de vivre nos vies pleinement.


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