Sur la visibilité des personnes transféminines et l’urgence d’assurer notre sécurité

Identités trans: Au-delà de l'image

J’en ai marre d’entendre que les femmes trans seraient « privilégiées » par rapport aux hommes trans parce qu’elles, au moins, auraient plus de visibilité. Mais de quelle visibilité parle-t-on ?

Si nous les femmes trans et personnes transféminines sommes plus visibles, dans les médias, au cinéma, dans la littérature, c’est parce que la société cishétéro et patriarcale sexualise, fétichise, objectifie et ridiculise davantage les corps transféminins jugés comme plus « sensationnels » et donc plus rentables. Ce qui explique la fascination particulière des médias et du cinéma pour les transitions transféminines et la capitalisation qui est faite sur nos corps et nos vies. En fait, notre hypervisibilisation et l’invisibilisation des personnes transmasculines sont les deux faces d’une même pièce qu’est la transmisogynie.

Dans Le manifeste d’une femme trans (2020),  Julia Serano, autrice transféministe, explique cette différence de traitement entre personnes transféminines et transmasculines : « Ce sont principalement nos expressions de féminité et notre désir d’être reconnues en tant que femmes qui sont mis en scène, sexualisés et dévalorisés alors que les personnes s’identifiant sur un spectre female-to-male (FTM) sont avant tout discriminées en raison de leur transgression et destruction des normes de genre. » (p. 25). Si les personnes transféminines sont plus visibles et plus exposées, c’est justement parce qu’elles embrassent leur féminité dans une société profondément misogyne. « D’une certaine manière, en revendiquant notre genre féminin et en embrassant notre propre féminité, nous semons le doute sur la suprématie supposée du genre masculin et de la masculinité », continue Serano (p.26). Un « homme en robe » a donc un plus grand intérêt médiatique contrairement aux personnes transmasculines que les médias ne peuvent pas transformer en sujet de sensation. Un « homme qui veut devenir une femme » est une hérésie pour beaucoup de gens qui ne comprennent pas qu’une personne puisse abandonner ses privilèges masculins dans une société patriarcale. Patrick Califia, homme trans, l’explique dans son livre Le mouvement transgenre. Changer de sexe (1997) :

« Les gens sont apparemment plus titillés par ‘un homme qui veut devenir une femme’ que par ‘une femme qui veut devenir un homme’. Le premier cas de figure est scandaleux, le deuxième va de soi : les femmes veulent, évidemment, être des hommes et, évidemment, ne le peuvent pas, un point c’est tout ! C’est à l’aune des privilèges masculins dans notre société. » 

L’invisibilisation des personnes transmasculines et la survisibilisation des personnes transféminines trouvent leur racine également dans la recherche médicale. En effet, la médecine, la psychiatrie et la sexologie se sont également concentrées presque exclusivement sur les personnes transféminines. Ceux que Julia Serano appelle les “cerbères” (lire Karine Espineira sur « le bouclier thérapeutique ») estimaient que le taux de transsexualité MTF était “trois fois plus important” que celui de transsexualité FTM (p.67). L’endocrinologue Harry Benjamin a même mis une point une échelle en 7 étapes servant à décrire le spectre MTF, allant de « pseudo-travesti » à « vraie transsexuelle ». Pour Julia Serano, si les cerbères se sont tant focalisés sur les personnes transféminines, c’est parce qu’ “ils considéraient que les expressions de féminité chez les personnes assignées garçons étaient bien plus inquiétantes et potentiellement dangereuses pour la société que l’expression de masculinité chez les personnes assignées filles” (p. 68-69).  La théoricienne transféministe parle d’ “effémimanie” pour qualifier cette obsession de la société sexiste pour la féminité des garçons (ou personnes assignées comme telles). Cette surreprésentation des personnes transféminines dans les recherches médicales trouve également sa source dans l’androcentrisme scientifique : « La médecine fabrique des femmes, pas des hommes. Il est admis que le sexe féminin se construit physiquement (et socialement selon l’adage de Simone de Beauvoir), mais la représentation du masculin reste de l’ordre du biologique et de l’inné. En cela, l’accès des FtMs à ce sexe est impensable. » (Beaubatie, 2016).

Suivant cette logique, les corps transféminins sont considérés comme plus dangereux et sont donc davantage montrés au cinéma et décriés : on ne compte plus les représentations de femmes trans à l’écran comme des prédateurs, des pervers sexuels ou des « autogynéphiles ». Tandis que les personnes transmasculines sont souvent davantage infantilisées et représentées comme des victimes, voire même comme les victimes des personnes transféminines. D’après la base de données IMDb, sur tous les films répertoriés ayant l’étiquette « transgender », 75,4% d’entre eux mettent en scène des femmes trans ou personnes transféminines contre 18,7% pour les hommes trans et personnes transmasculines et 5,9% pour les personnes non-binaires. L’écart de représentation est en effet immense.

Ace Ventura (1994), écrit par Jack Bernstein, Tom Shadyac, Jim Carrey

Le documentaire Disclosure (2020), produit par Laverne Cox et disponible sur Netflix, analyse très justement la représentation trans au cinéma et met en lumière la peur et le dégoût qu’incarnent les personnages transféminins ou supposées transféminins à l’écran. Dans Ace Ventura (1994), on peut voir Jim Carrey vomir après avoir découvert la transféminité d’un personnage qu’il avait embrassé. Dans Le silence des agneaux (1991), on retrouve la figure du travesti fétichiste et prédateur sexuel : on a un personnage qui séquestre puis découpe des femmes pour se faire une peau de femme. À l’inverse, dans Priscilla, folle du désert (1994), le personnage transféminin Bernadette peine à passer en tant que femme et inspire essentiellement la pitié. On retrouve ici les deux archétypes principaux décrits par Julia Serano à savoir la « transsexuelle usurpatrice » et la « transsexuelle pathétique ». Concernant les personnes transmasculines, quand elles ne sont pas invisibilisées, elles sont essentiellement perçues comme des victimes, comme l’illustre le film Boys don’t cry. Et s’il y a bien une chose qui relie la représentation des personnes transféminines et transmasculines dans notre culture cinématographique, c’est le pathos. Le registre pathétique est omniprésent lorsque les personnes cis représentent nos vécus à l’écran. 

Et cette diabolisation des femmes trans comme des menaces à l’écran entraîne des conséquences bien réelles et matérielles. Parce que les corps des femmes trans sont perçus comme intrinsèquement sexuels, menaçants et patriarcaux, leur présence dans des espaces féminins est vue comme une menace. Cela découle directement de la transmisogynie et de la diabolisation du pénis. Dans The Transsexual Empire : The Making of the She-Male (1979) qui deviendra par la suite la bible des TERFs, Janice Raymond soutient que les personnes transféminines cherchent à coloniser l’identification féministe et avance que nous violons le corps des femmes en réduisant la féminité à un artefact. Le Michigan Womyn’s Music Festival, jadis le plus gros événement annuel au monde réservé aux femmes, appliquait par exemple une politique de non-mixité “womyn-born-womyn”. Les femmes trans y étaient exclues mais les hommes trans acceptés. Les deux arguments mis en avant pour justifier une telle exclusion sont : la présence (supposée) de nos pénis serait dangereuse et symboliserait l’oppression masculine, et notre « énergie masculine » n’aurait pas sa place au sein d’un évènement féminin. Ainsi, quand une femme trans ose aller dans un espace exclusivement réservé aux femmes (toilettes, vestiaires, réunions en non-mixité…), c’est le loup qui rentre dans la bergerie. On l’a vu en avril 2020 avec la polémique autour des salles Basic Fit Ladies Only réservées « exclusivement aux femmes cis ». Plus récemment, aux États-Unis, à Los Angeles, en juillet 2021, une rumeur a été lancée sur les réseaux sociaux par des TERFs (Trans-Exclusionary Radical Feminist) selon laquelle une femme trans aurait été aperçue dans des vestiaires des femmes ce qui a déclenché une vague de transmisogynie sur les réseaux sociaux et plusieurs manifestations contre des droits des personnes trans. La société cishétéronormative a par conséquent beaucoup plus peur des “hommes déguisés en femmes”. Parce que les femmes trans sont vues comme le mal. Parce que nous sommes perçues comme le mâle à abattre.

L’invisibilisation des personnes transmasculines n’est donc absolument pas la faute des personnes transféminines. Nous subissons cette hypervisibilité dont les règles nous échappent et qui nous rend plus vulnérables car elle n’est pas couplée avec une amélioration de nos droits et de notre sécurité. Il existe un réel continuum entre le fait de dire que les femmes trans ne sont pas des femmes et les agressions qu’elles subissent. Aussi longtemps que les gens continueront de rire d’un « homme en robe » à la télé, les femmes trans continueront d’être moquées et ridiculisées. Aussi longtemps que le cinéma représentera les personnages transféminins comme des usurpateurs et des « fausses femmes », les femmes trans continueront d’être exclues et assassinées. C’est pourquoi la visibilité sans la sécurité n’est rien.

« Stop killing trans women » – COURTESY OF CATHY RENNA/USA TODAY NEWS

Nous réclamons la garantie de logement, de l’emploi, le revenu universel. Nous demandons la décriminalisation du travail du sexe. Nous exigeons l’autonomie médicale, la dépsychiatrisation, l’accès égal au THS et la prise en charge de l’entièreté des parcours de transition. Nous souhaitons le développement de projets de loi par des associations communautaires ainsi qu’une campagne nationale de déstigmatisation, notamment à l’école. Nous demandons une représentation respectueuse, humaine et réelle de nos vécus ainsi que le développement de projets artistiques faits par, pour et avec des personnes trans. Les femmes trans, les personnes trans doivent pouvoir parler pour elles-mêmes. Nous devons devenir les scientifiques de nos propres existences et balayer les projections des autres faites sur nous, à notre détriment. Nous devons pouvoir nous autodéterminer. Alors écoutez-nous. Relayez nos paroles et nos cagnottes. Protégez-nous. Défendez-nous. Sans cela, sans notre sécurité, physique, psychologique, matérielle, notre visibilité n’est rien.

Je pense en terminant cet article aux mots de Lana Wachowski, réalisatrice de Matrix (1999) : « La visibilité est indissociable de l’invisibilité. Pour une personne transgenre, ce n’est pas juste un casse-tête philosophique, ça peut être la différence entre la vie et la mort. » Aidez-nous à ne plus avoir à faire ce choix.


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