Pourquoi les conservateurs français s’intéressent-ils tant aux enfants trans ?

Protégez les enfants trans

Ces dernières semaines, le monde politique français a semblé s’intéresser soudainement à la question des transidentités. Ou plus spécifiquement, à celle des enfants transgenres. Des personnalités politiques principalement issues des milieux de la droite conservatrice (notamment du parti Les Républicains) ont donné de la voix d’abord la semaine dernière au Sénat pour tenter d’exclure (en vain, heureusement) les personnes transgenres de l’interdiction des thérapies de conversion. Plus récemment, Valérie Pécresse, candidate LR à l’élection présidentielle, a déclaré dimanche 12 décembre : “qu’on interdise les opérations avec des conséquences irréversibles de changement de sexe sur les moins de 18 ans”.

L’argument répété ad nauseam par ces personnalités politiques est qu’il faudrait protéger les enfants d’actes médicaux qui seraient effectués sur eux de manière précoce. Si on écoute certaines déclarations, on croit comprendre qu’il s’agirait de jeunes enfants, bien loin de leur puberté. Évidemment, le propos n’est jamais sourcé : aucune statistique sur l’âge moyen d’accès aux outils médicaux permettant les transitions, aucune parole de spécialiste médical accompagnant des personnes transgenres, seulement des histoires sans contexte ou parfois l’évocation d’un exemple flou venant d’au-delà de l’Atlantique.

En revanche, on retrouve toujours le même argumentaire : il faut défendre les enfants face à une “mode” ou une idéologie qui veut les encourager à “changer de sexe” et qui serait promue par un “lobby LGBT” infiltré à tous les étages de la société et dans les réseaux sociaux. A en croire le récent article paru dans Le Figaro, même l’Éducation Nationale regorgerait de ces dangereux idéologues du genre…

Je voudrais ici apporter quelques pistes pour expliquer cette volonté soudaine de la droite conservatrice de s’accaparer le sujet des enfants transgenres. Je le fais à la lumière de mon expérience personnelle de femme transgenre, bénévole pour des associations LGBTQI agréées par le Ministère de l’Éducation Nationale et intervenant régulièrement auprès de publics scolaires, élèves comme personnels de l’Éducation Nationale. Dans le cadre de cet engagement, j’ai pu ces dernières années rencontrer des élèves de collège et de lycée et échanger avec eux autour de thèmes comme les LGBTphobies, le sexisme, les stéréotypes de genre et les transidentités. Pour ce dernier thème, j’ai été vite surprise lors de mes premières interventions en 2019 lorsque des élèves se sont spontanément identifiés comme transgenres. Pleinement out auprès de leurs camarades de classe, ils prenaient parfois la parole pour évoquer leur propre parcours. Autour de ces élèves se trouvaient aussi généralement des personnes non-concernées mais clairement bien renseignées sur les questions de genre et soucieuses du respect de l’identité de leurs camarades transgenres.

Avec l’évolution de mes engagements associatifs, j’ai été progressivement amenée à rencontrer des personnels de l’Education Nationale lors d’actions de sensibilisation au sujet des LGBTphobies à l’école. Beaucoup d’entre eux témoignaient qu’au moins un élève dans leur établissement était en transition ou en questionnement autour de son identité et que c’était une situation très différente au regard des classes qu’ils avaient pu voir passer moins de cinq années auparavant. Il n’y a pas encore à ma connaissance de statistiques académiques ou nationales à ce sujet, mais tous les retours du terrain scolaire indiquent que le sujet est bien présent dans de très nombreux établissements. La récente campagne d’affichage de l’Éducation Nationale intitulée “ça suffit”, contre l’homophobie et la transphobie, lancée en 2019 dans les collèges et les lycées, ou plus récemment la circulaire pour un meilleur accueil des élèves transgenres à l’école, publiée en septembre 2021, témoignent également d’une attention accrue de l’institution à ce sujet. 

Tous ces indicateurs révèlent donc que ces dernières années, des adolescents osent donc vivre leur véritable identité sans attendre d’être majeurs. Parce qu’elles sont mieux informées sur ces questions, parce que la visibilité des personnes transgenres dans les médias s’est enfin améliorée ces dernières années et que les role-models trans se multiplient, des jeunes personnes se sentent légitimes à faire leur coming-out et à prendre la place qu’elles savent être la leur. Cette dynamique doit aussi beaucoup au travail réalisé ces dernières décennies par les militant.es de la cause trans qui ont pu obtenir de réelles avancées en matière de droit et d’accès aux parcours de transition. Il n’est certainement pas question d’effet de mode ici, mais d’une libération de la parole des personnes transgenres accompagnée d’un accès facilité aux informations permettant de se questionner et d’élargir le champ des possibles quand on cherche à formuler clairement qui on est.

Et c’est précisément ce mouvement qui inquiète et scandalise les conservateurs. Les jeunes personnes n’ont plus peur de remettre en question l’identité qu’on leur a assignée à la naissance. Ni de questionner au passage la binarité rigide des identités genrées et tous les stéréotypes et injonctions qui s’y rattachent. Ce type de mouvement induit toujours une forme de réaction et c’est exactement ce à quoi on assiste dans les prises de paroles conservatrices récentes. Et dans l’optique de briser cet élan émancipateur qui remet en question leurs valeurs traditionalistes et leur vision figée de la société, les politiciens de droite usent et abusent de deux ressorts simples mais efficaces : la peur et la désinformation.

Être mineur-e et trans – témoignage de Jacob-Elijah K.

La peur, c’est quelque chose que j’ai beaucoup rencontré dans mon propre parcours de transition. La peur de perdre mon emploi, la peur d’être mise au ban de la société, la peur de rompre avec ma famille, ma compagne ou de voir mes enfants s’éloigner de moi. Cette peur était loin d’être infondée, elle était alimentée par les rares représentations médiatiques des personnes trans qui mettaient systématiquement l’emphase sur la condamnation irrémédiable au malheur de celles et ceux qui osaient remettre en question leur identité assignée. Et elle correspond malheureusement encore trop souvent à des vécus réels exprimés par des personnes concernées, lors de partage entre pairs.

Mais ce sentiment domine aussi et surtout dans les prises de parole auxquelles j’assiste lorsque je rencontre des parents de personnes transgenres. Bénévole pour l’association Contact, je suis formée à l’écoute. Une de mes principales activités est de faciliter des groupes d’écoute et de parole ouverts aux personnes LGBT, mais également à leurs proches. Dans ce format mixte, des parents peuvent écouter d’autres parents mais aussi des personnes concernées parler de leur propre vécu, de leurs difficultés… Et précisément, de nombreuses familles expriment des craintes variées lorsqu’elles prennent connaissance de la transidentité de leur enfant. Peur du harcèlement, des agressions potentielles ou des risques plus élevés de suicide, appréhension quant aux éventuelles étapes médicales d’une transition, crainte du jugement de l’entourage… La peur est une thématique récurrente dans leurs témoignages et elle est compréhensible si on prend en considération le manque cruel d’information de la population générale sur les transidentités et sur la vision hétéronormée et cisnormée qui est imposée à tout le monde dès le plus jeune âge.

Ce sont ces peurs que les rhétoriques conservatrices exploitent et exacerbent. En prenant des enfants comme cible, il est extrêmement simple d’obtenir l’attention et l’empathie d’une grande partie de la société, parents comme éducateurs. En laissant planer la menace sur des êtres jeunes, fragiles et innocents, on active les mêmes mécanismes que lors des débats parlementaires sur la PMA pour Toutes ou sur le Mariage pour Tous : la défense de l’enfant, l’intérêt supérieur de l’enfant face à une supposée idéologie qui lui voudrait du mal…

Là où le bât blesse, c’est que tous ces discours reposent sur des mensonges. Les professionnels de santé accompagnant des personnes transgenres sont unanimes sur le fait qu’aucun traitement hormonal de substitution ou aucune chirurgie ne seront proposés à une personne en transition avant l’aube de sa majorité. Il suffit de parler avec des personnes concernées pour savoir que même adulte, l’attente est souvent longue pour bénéficier d’une prescription hormonale ou d’un rendez-vous avec un chirurgien. Bien qu’aboli théoriquement depuis 2016, le gatekeeping psychiatrique (ndlr : le fait de pathologiser les personnes trans pour contrôler, limiter ou empêcher l’accès aux transitions) a toujours énormément de poids dans les parcours. Quant aux bloqueurs de puberté, ils ne sont prescrits en France que par un nombre très restreint de praticiens hospitaliers, la plupart des autres refusant de les délivrer à des adolescents. Ces derniers ont des effets parfaitement réversibles et leur indication pour retarder des pubertés précoces chez des enfants cisgenres ne semble d’ailleurs poser aucun problème aux pédiatres.

Ces informations sont faciles à vérifier et n’importe quel responsable politique un tantinet consciencieux et honnête intellectuellement saurait facilement qu’en France, les enfants transgenres ne risquent pas de se voir imposer des actes médicaux contre leur volonté. Les enfants intersexes en revanche peuvent toujours subir arbitrairement des interventions chirurgicales précoces et des traitements hormonaux pour les conformer à un sexe ou un autre en se passant clairement de leur consentement éclairé.

Mais l’objectif de Valérie Pécresse, d’Eric Zemmour ou des sénateurs ayant voté contre la loi interdisant les thérapies de conversion n’est pas de protéger les enfants mais bien de créer une panique morale à visée électoraliste. Il leur est bien égal de sacrifier les personnes transgenres. Les taux élevés de suicide chez les jeunes personnes concernées ne les émeuvent pas une seconde. Pour défendre leur vision étriquée de la société, du genre et de la famille, ils continueront à véhiculer des mensonges, des affirmations non-sourcées et à inventer des menaces floues pour générer de la peur. A l’image de la théorie frauduleuse du grand remplacement, ils inventent une menace transgenre, un hypothétique lobby LGBT ou improvisent sur le thème de la fumeuse théorie du genre. Parce que l’ennemi, c’est l’autre. Celui qui est différent de par son origine, son histoire personnelle, sa culture ou son corps. Qu’il est d’autant plus facile de surfer sur la peur de l’autre quand ce dernier n’est connu que de façon caricaturale par la majorité de la population. Et qu’en le rendant un peu moins humain que les autres, on peut l’utiliser comme un repoussoir ou un croquemitaine, engranger des voix facilement sur son dos et détourner l’attention des véritables problèmes pour lesquels trouver des solutions demanderait bien trop d’énergie et d’imagination…

J’espère de tout coeur que nous, personnes transgenres, non-binaires, familles, ami.es et allié.es de personnes concernées, saurons faire face ensemble à la tempête réactionnaire qui s’est levée, en particulier lors de la période électorale à venir. Qu’il y aura parmi nous des personnes qui auront suffisamment d’énergie pour continuer à donner de la visibilité, informer, sensibiliser et éduquer autour d’elles afin que ces discours violents et mensongers deviennent de moins en moins audibles et crédibles. Et que la solidarité prévaudra pour protéger les plus faibles d’entre nous en ces temps difficiles.


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