Nat Raha : « Les limites du libéralisme trans »

Texte publié en anglais sur Verso Books, traduit avec l’autorisation de l’autrice, Nat Raha, par Charlotte L.

Sous (Tony) Blair et (Gordon) Brown, je me sentais habituellement en colère et déçue. Mais là, j’étais désespérée et vaincue. Travailler au PCT (NHS Primary Care Trust – nldr)  alors qu’il était en plein démembrement et réduction d’effectifs, devoir assister à des coupes budgétaires pour les programmes artistiques, les allocations chômage et d’invalidité, les services de santé mentale ainsi que les réseaux de supports pour les femmes et les personnes LGBT m’a souvent fait dire à des amis qu’un des problèmes que j’avais avec cette coalition était que je ne pouvais pas décider quel membre du parlement je détestais le plus. En plaidant en faveur de l’abolition de la loi des droits à la personne, Theresa May avait mentionné un immigré clandestin qui ne pouvait être déporté parce que – et je n’invente rien – ‘il avait un chat’, et elle avait toujours été en tête de cette liste des personnalités politiques que je détestais.

Juliet Jacques, Trans: A Memoir.

En 2011, Juliet Jacques a reçu une invitation pour le lancement de Diversity Role Models à la chambre du Parlement, une organisation caritative qui visait à faire front contre le harcèlement homo/bi/transphobe dans les écoles. Dans son mémoire Trans, Jacques se souvient : “Si seulement on avait ça à Oakwood, m’étais-je dit – mais pourrais-je aller à un événement dont l’invitée phare n’est personne d’autre que la ministre de l’intérieur conservatrice ?”. Cet exemple montre la contradiction dans la poursuite des droits trans par des États néolibéraux. Au final, Jacques décida de se rendre à ce lancement, avec l’intention d’éviter la conférencière invitée – Theresa May.

Nous ne devons pas oublier que le contexte historique de l’époque dans laquelle nous vivons, qualifiée de ‘transgender tipping point’, (expression désignant un point de bascule supposé positif de la visibilité et des droits des personnes trans employée par le magazine Time en 2014 – ndlr) dans la lutte pour les droits des personnes trans et pour leur reconnaissance sociale, est aussi une époque qui voit une consolidation du rêve thatchérien. Si des droits comme ceux garantissant une défense contre les crimes de haine ou contre la discrimination à l’embauche, l’accès aux soins médicaux, la reconnaissance juridique du genre (bien que limitée aux genres binaires au Royaume-Uni), en plus d’une représentation positive dans la culture et dans les médias peuvent avoir un impact positif sur les vies des personnes trans, les activistes trans se sont concentré.e.s sur ces problèmes à une époque d’austérité genrée, de violences racistes d’Etat, et de strictes politiques en matière de frontières. Quelles sont les implications d’une lutte pour les droits des personnes trans dans ces désolantes conditions globales d’amenuisement des droits ?

Cette forme de politique trans – qui peut être qualifiée de “libéralisme trans” – affirme que les droits accordés aux personnes trans sont la solution aux problèmes qu’ils et elles rencontrent, et qu’ils favoriseront notre participation à la société (occidentale) capitaliste; que, outre les droits, une représentation médiatique positive constitue la meilleure méthode pour convaincre la société cisgenre et améliorer la position des personnes trans dans toute la diversité multiculturelle d’une société en apparence égalitaire. Les bases sur lesquelles repose cette idée d’égalité sont fictives : les états néolibéraux, au sein desquels ces demandes sont formulées, reproduisent les divisions socio-économiques le long des lignes de fracture de la race et de la classe, du genre, de la sexualité, de la (non) validité, de la nationalité et du statut d’immigration.

(Photo by Oli Scarff/Getty Images)

Sans jamais confronter les inégalités existantes dans la société, l’activisme trans modelé à partir d’initiatives gays et lesbiennes “à succès” et reposant sur des modèles libéraux – comme c’est le cas du travail fourni par Human Rights Campaign aux États-unis et Stonewall UK – défend un modèle d’inclusion sociale qui se produit avec et par une marginalisation des plus pauvres.

Mettant en évidence la poursuite des droits LGBT comme étant une politique de privilèges, les travaux de Lisa Duggan, Jasbir Puar, David Eng, Lauren Berlant, Robert McRuer et d’autres théoricien.nes queer amènent une critique du libéralisme queer. Tous.te.s mettent en lumière le fait que la reconnaissance politique actuelle des personnes LGBT met l’emphase sur le couple monogame, l’intimité domestique, l’image de « bon.ne.s citoyen.ne.s » et l’obligation du corps valide – réaffirmant ainsi les relations de propriété privée qui vont de pair avec les personnes ayant des privilèges socio-économiques. Mais cette critique semble n’avoir changé que très peu de choses dans les modalités et formes de l’activisme queer et trans ayant le plus de visibilité, lesquelles se rejoignent dans leur poursuite d’une politique de la respectabilité et de l’assimilation.

Pete et Chasten Buttigieg

À cela s’ajoute la violente restructuration sociale et matérielle du capitalisme après 2008. Les politiques d’austérité ont fait peser la balance de redistribution des richesses du côté des plus riches, ont amené des coupes budgétaires et la privatisation de services publics. Les coupes dans les aides sociales, les aides aux personnes handicapées et le financement du secteur tertiaire touchent de manière disproportionnée les personnes trans et LGB dans le besoin : la destruction des aides juridiques, qui permettent d’accéder aux droits réclamés ; l’augmentation considérable du nombre de personnes sans-abri – 25% des jeunes sans-abri s’identifient comme LGBTQ – et la privatisation du secteur de la santé (NHS au Royaume-Uni – ndlr), déjà sous-financé. Parallèlement aux transformations des conditions qualitatives et quantitatives du travail salarié – prenant en compte les obligations de travail, avec un chômage fortement racialisé, ainsi que la reproduction sociale, un tel désinvestissement systémique dans les secteurs publics a eu un impact dramatique sur la qualité et les possibilités des vies des personnes trans.

A Broken Bargain For Transgender Workers a révélé en 2013 que:

  • Les travailleur.ses trans signalent être au chômage deux fois plus que le reste de la population (14% contre 7% à l’époque où l’enquête fût menée)
  • Plus de quatre personnes transgenres sur dix (44%) travaillant actuellement sont sous-employées.
  • Les travailleur.ses trans sont près de quatre fois plus susceptibles de vivre avec un revenu par foyer de moins de 10 000 dollars (15% contre 4% du reste de la population à l’époque où l’enquête fût menée)

En outre, la possibilité même d’existence du libéralisme queer se rend complice de la reproduction continue des hiérarchies raciales par les états néolibéraux occidentaux au sein même de leurs territoires, au travers d’une violence policière normalisée, d’un système carcéral industriel, d’injustices juridiques et de la détention des migrant.es, couplés à la destruction des ‘autres’ racialisés avec des guerres impérialistes rentables. De telles réalités sont responsables de la crise actuelle de l’Europe continentale, et seront pourtant également proposées comme ‘solutions’ à celle-ci.

La violence d’Etat et les injustices contre les personnes racisées – particulièrement les femmes trans racisées – révèlent l’insuffisance du libéralisme trans, qui ne fait que renvoyer aux idées politiques du libéralisme queer. Tous les jours, les violences policières motivées par la race et le meurtre de personnes noires aux États-Unis ainsi que les meurtres et le harcèlement de femmes trans racisées continuent, et continueront à faire leur chemin dans le débat public au travers de manifestations, de blocages et d’émeutes. Les techniques de fouilles de la police raciste sont devenues standardisées dans les rues des zones urbaines du Royaume-Uni et des États-Unis, visant principalement des adultes noirs, ainsi que des adolescents et des enfants. De plus, nous sommes aujourd’hui témoins d’expulsions en cours de demandeur.ses d’asile LGBT, dont les recours juridiques sont contestés dans toute sa bigoterie par le bureau central, comme il l’a démontré lors de l’affaire Aderonke Ronnie Apata. Alors que de nouveaux mouvements de libération noirs se confrontent à cette violence d’Etat aux Etats-Unis, ainsi qu’en Europe via les luttes des personnes noires et des migrant.es, les organisations LGBT libérales continuent de rester silencieuses sur ces problématiques, tandis que, par exemple, l’activisme trans de l’époque des émeutes de Stonewall était lié aux luttes pour la libération des races et des genres.

Dans cette perspective, une déclaration jointe de la Human Rights Campaign (Campagne des droits humains – ndlr) et de Trans People of Color Coalition (la Coalition des personnes trans racisées) ont qualifié les récents meurtres de femmes trans racisées aux États-Unis de “crise nationale”. Cependant, “l’appel à l’action” de cette déclaration ne suggéra que l’application de politiques en faveur de l’inclusion sociale des personnes trans – donc des suggestions qui n’abordaient pas directement les inégalités structurelles de race ou de classe,  et qui contestaient même les spécificités de la violence de genre et de race exercée sur les femmes trans racisées.

Alors que de nombreuses personnes trans demeurent sous-payées et travaillent dans des conditions précaires, le libéralisme trans en col blanc vise à rendre « réussies » ces existences trans, devenues acceptables dans une société multiculturelle en pleine expansion dans laquelle les entreprises voient la diversité comme une bonne pratique et pour lesquelles les personnes trans sont vues comme des travailleur.ses hautement productif.ves. Et l’activisme trans, devenant un activisme professionnel, est redirigé dans le complexe industriel des organisations non gouvernementales, au sein duquel les mandats de financements peuvent limiter l’ordre de priorité ainsi que les formes de soutien apporté aux personnes LGBT.

Pourtant, les luttes pour la survie immédiate, le soutien mutuel, le travail du care, ainsi qu’une politique féministe intersectionnelle, anti-colonialiste, anti-capitaliste et abolitionniste anti-carcérale existent en opposition à cet ordre établi et au statu quo libéral.

Le transféminisme radical a été proposé comme étendard de ce mouvement, étant entendu qu’un autre monde est nécessaire, et est par ailleurs déjà en cours de création – un monde dans lequel les personnes trans pourraient mener des vies épanouies. 

C’est une manière de vivre et de lutter, une praxis, qui comprend que chaque jour vécu par les personnes trans représente une lutte contre la transmisogynie, le sexisme, la suprématie blanche et le travail précaire; qui comprend que l’histoire des luttes trans et queer prend racine dans ces combats. 

Marsha P. Jonhson et Sylvia Rivera

C’est une politique qui doit comprendre la place centrale de l’anti-colonialisme, des luttes menées par les migrant.es, de la libération des personnes noires dans la transformation du monde; que les personnes trans racisées et leurs expériences sont fondamentales. 

C’est un activisme qui comprend que la solidarité avec les personnes handicapées et avec les travailleur.ses du sexe doit faire partie de cet ensemble; qui soutient et construit des alliances avec des gens combattant pour des conditions de travail plus sûres et auto-déterminées pour les travailleur.ses du sexe, sans harcèlement policier. De nombreux.ses travailleur.ses du sexe sont des personnes trans, ce qui crée des espaces d’articulation entre les connaissances, les expériences et la créativité de ces personnes parmi les plus marginalisées, dans un monde par ailleurs validiste.

C’est une pratique de création de monde, articulant une culture politisée et renouvelée à mesure que nous développons une conscience des différentes expériences trans, exprimées à travers l’art, la poésie, le cinéma et la performance.

Ces politiques et pratiques trans répondent aux épreuves de notre époque, confrontant les inégalités structurelles de la “mauvaise société” dans laquelle nous sommes piégé.es, tel que le souligne Juliet Jacques.

Nat Raha est une poétesse activiste queer et trans résidant dans le sud de Londres. Ses travaux de poésie incluent “[of sires / body & faultlines]” (Veer Books), « countersonnets » (Contraband of Books, 2013) ainsi que “mute exterior intimate” (Oystercatcher Press, 2013). Elle a été publiée dans des revues et a exercé son travail à l’international. L’article original a été publié en anglais, sur le site Verso Books.


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