Le masque de l’objectivité : comment la recherche scientifique contribue à l’exclusion des femmes trans dans le sport

Dans le monde du sport d’élite, l’inclusion des personnes trans remonte à 2003, quand le COI (Comité Olympique International) autorise les personnes trans à participer dans les catégories auparavant réservées aux cis. Cette décision se révèle à moitié vraie pour les femmes trans, dont la participation a toujours été limitée. Depuis cette première inclusion, leur participation est contrôlée et régulée afin que la catégorie féminine reste une « catégorie protégée ». 

La première régulation mise en place par le COI demandait aux femmes trans d’avoir effectué une chirurgie de réassignation de sexe, chirurgie qui était imposée alors comme critère de féminité non pas seulement par le COI, mais aussi par l’État français. Cette régulation a été estimée obsolète en 2015 mais depuis une nouvelle norme a été mise en place. Elle est centrée cette-fois ci sur les taux de testostérone. De même, World Athletics (la fédération internationale d’athlétisme) oblige les femmes trans qui désirent participer aux compétitions athlétiques de contrôler leur taux de testostérone pendant une période de 12 mois avant l’épreuve. Le taux de testostérone requis n’est pas le même par les deux organismes : le COI demande un taux de testostérone inférieur à 10 nmol/L (ou 2,88 ng/mL), tandis que World Athletics demande moins de 5 nmol/L (1,44 ng/mL).

Récemment, la fédération internationale de rugby, World Rugby, a fait la une des médias en 2020 après avoir interdit la participation des femmes trans dans les catégories féminines. Peu importe le taux de testostérone, elles possèderaient assez d’avantages et constitueraient un danger pour les femmes cisgenres.

Dans le monde du sport, les organismes internationaux ont un rôle majeur : leurs décisions sont suivies par de nombreuses fédérations sportives, et cette importance les oblige à fonder leurs décisions sur des fondements solides, et notamment sur des preuves scientifiques. C’est sur le lien entre recherche scientifique et le sport que je souhaite poser mon regard dans cet article. Éloigné des médias, le monde de la recherche reste très obscur pour la majorité des personnes, alors que son influence est décisive lorsqu’il s’agit de décider de la participation des femmes trans dans le sport. Ce rôle clé est fondé en théorie sur la neutralité et l’objectivité de la science; objectivité qui, dans certains cas, est loin d’être vraie. 


En examinant la recherche scientifique, il est important de reculer de quelques pas et de se demander : y a-t-il une justification, est-ce qu’il y a un besoin de régulation de la participation des personnes trans ?

Les JO de Tokyo ont été historiques pour les personnes trans. En juillet dernier, la première femme trans de l’histoire à participer dans une épreuve olympique, Laurel Hubbard, a fait la une des médias. Il s’agit d’une haltérophile d’origine néo-zélandaise qui avait déjà gagné quelques médailles dans les championnats d’haltérophilie d’Océanie. Malgré sa carrière, elle a fini dernière de sa catégorie, et n’a même pas réussi à se classer. 

La présence de Laurel Hubbard n’en a pas moins provoqué de débat. Journaux et médias ont publié des articles sur elle, questionnant la légitimité des femmes trans. « Première transgenre des jeux olympiques, Laurel Hubbard fait débat » écrit Le Figaro. Fox Sports choisit de cibler sur la censure et le « drame des athlètes obligés de se taire ». 

Pour ce camp, la présence de Laurel Hubbard est une atteinte à l’égalité. Ce n’est pas la première fois qu’elle est la cible de telles accusations. En 2017, lors de sa participation dans les Commonwealth Games, les journaux avaient déjà publié de nombreux articles sur la légitimité de sa participation. « Je suis déçue pour l’athlète femme qui a perdu sa place » a déclaré une ancienne athlète olympique. La Fédération australienne d’haltérophilie a même essayé de l’empêcher de participer. 

L’idée commune à ces attaques est que les femmes trans sont en train « d’envahir » le sport féminin. Si on croit les prédictions les plus alarmistes, le sport féminin serait même en voie de disparition. Au-delà de la transphobie inhérente à cette vision, elle ne reflète pas la tendance réelle dans le sport d’élite. Dans le monde, les personnes trans constituent approximativement 0,6% de la population. Si la proportion d’athlètes trans dans les compétitions sportives était la même que dans la population générale, Laurel Hubbard aurait dû être seulement une des dizaines d’athlètes trans à participer aux Jeux Olympiques. De même, on aurait dû avoir d’autres athlètes trans dans les JO depuis au moins 2003.

L’haltérophile Laurel Hubbard aux JO de Tokyo

Les personnes trans sont sous-représentées dans le sport d’élite, ce qui veut dire qu’elles sont moins présentes que ce qui serait attendu. Pour décrire cette situation, certains parlent de barrières à l’encontre des personnes trans. « Il est évident, à partir des études, que les personnes trans confrontent des barrières au moment de s’engager dans le sport compétitif » écrit un article scientifique publié en 2017 qui analyse la situation des personnes trans dans le sport1. Le manque d’inclusivité et une atmosphère d’hostilité sont les principaux problèmes qu’affrontent les personnes trans dans leur pratique sportive.

Si je m’attarde à expliquer ceci, c’est parce que la recherche est affectée par cette situation sociale. De prime abord, elle est influencée par cet alarmisme des médias et des réseaux. La recherche tend à se focaliser sur ce que la société considère plus important, ou ce qui bénéficie d’une grande attention sociale. Dans ce cas, de manière injustifiée, il s’agit des femmes trans. De nombreuses études sur les femmes trans se situent explicitement au cœur de la controverse, et réfléchissent activement aux différentes régulations, malgré le fait qu’il n’y ait pas de vraie raison urgente pour réguler la participation des femmes trans. 

Deuxièmement, cette situation provoque une absence importante de données sur les athlètes trans. Il s’agit ici d’un des points les plus soulevés ces dernières années par les scientifiques. « Il existe un manque aigu de données autour de la performance sportive capables de pouvoir informer et actualiser les régulations sur les femmes trans » explique en mars dernier la Fédération Internationale de Médecine Sportive, dans un communiqué sur la participation des femmes trans2. Les barrières à l’entrée contre les personnes trans, paradoxalement, diminuent la capacité des organismes sportifs à analyser objectivement la question. 

L’absence de données sur les personnes trans n’est pas une nouveauté pour nous. La recherche médicale autour des personnes trans est déjà très réduite, et provoque une absence de connaissances quant aux différents traitements hormonaux et chirurgicaux. Dans le cas spécifique du sport, les organismes internationaux régulent avec encore moins d’informations. L’absence de données fait qu’actuellement il existe seulement deux articles scientifiques publiés dans le monde qui étudient la question. Un de ces articles, publié en 2015, a mis 7 ans à être élaboré tellement le nombre d’athlètes trans disponibles était faible. Pour pallier ce manque, les organismes internationaux s’appuient sur des études réalisées sur des populations cis, et sur des populations trans générales, non sportives. Par exemple, des 49 articles cités par World Rugby dans sa décision de bannir les femmes trans de la catégorie féminine, seulement 15 articles concernent les personnes trans en général, et aucun ne concerne des athlètes trans. C’est-à-dire que les athlètes trans, une sous-catégorie de population avec des caractéristiques spécifiques, sont contrôlés avec des données qui ne les concernent pas. Les femmes trans ont ainsi été exclues des compétitions de rugby sans aucune preuve du danger qu’elles représenteraient pour les rugbywomen cis.


La décision de World Rugby est basée (la copiant parfois) sur une étude publiée en 2020 dans la revue Sports Médicine par deux chercheurs, le suédois Tommy Lundberg et l’anglaise Emma Hilton3. Cette étude est une méta-analyse, c’est-à-dire, une étude qui analyse un ensemble d’études sur un sujet donné. C’est une des rares études scientifiques à se focaliser sur le cas des femmes trans dans le sport. Il s’agit aussi de l’unique étude qui conclut à un avantage définitif des femmes trans, et recommande la révision des régulations afin d’assurer l’égalité des chances et la sécurité des athlètes cis. 

L’absence de données sur le sujet n’a pas ébranlé les deux chercheurs. Comme World Rugby, ils construisent leur raisonnement à partir de données qui ne concernent pas les athlètes trans. Des 111 articles cités dans leur méta-analyse, seulement un concerne des athlètes trans. Pour pallier ce manque, des études qui n’ont pas été conçues pour des populations sportives se retrouvent alors utilisées à tort et à travers pour analyser la situation. 

Par exemple, les études médicales sur la densité osseuse des femmes trans. Ces études montrent que les os des femmes trans restent en bonne santé sous l’effet du traitement hormonal de substitution (THS), et ne subissent aucune perte de densité. Une bonne nouvelle pour les femmes trans, mais une très mauvaise pour les chercheurs, qui considèrent que ce maintien de densité leur confère un avantage sportif. Cependant, impossible de savoir lequel, puisque ni eux, ni les articles cités n’expliquent quel avantage confère le maintien de la densité osseuse. Il s’agit là d’une chasse à l’avantage, où toute différence entre femmes trans et femmes cis est cataloguée comme conférant un avantage sportif. 

D’autres erreurs de raisonnement ponctuent l’étude de Hilton et Lundberg. Les deux chercheurs assument que les hommes cis et les femmes trans pré-THS sont la même chose. Une femme trans, avant les effets féminisants des hormones, possèderait en moyenne la même masse musculaire et aurait la même performance que les hommes cis. Or, ce n’est pas le cas : les études montrent constamment que les femmes trans pré-THS sont moins performantes et ont moins de masse musculaire et de poids que les hommes cis. Les femmes trans, même en pré-transition, sont une population distincte des hommes cis4

Une autre erreur de comparaison concerne cette fois-ci les femmes trans et les femmes cis. Les deux chercheurs se livrent à des comparaisons absolues de la masse musculaire et de la performance des femmes cis avec celles des femmes trans. Ils arrivent à la conclusion que les femmes trans ont plus de muscles et une meilleure performance que les femmes cis. Cependant, ces comparaisons sont biaisées car ne contrôlent pas certains facteurs comme la taille. Une personne grande a plus de masse musculaire qu’une personne petite ; par conséquent, si on compare un groupe de personnes grandes avec un groupe de personnes petites, le résultat sera toujours biaisé envers les grands. Cela quand bien même, à hauteur égale, elles peuvent avoir la même force/masse musculaire. C’est ce qui se passe avec les femmes trans, qui sont en moyenne plus grandes que les femmes cis. Si on fait des comparaisons absolues on verra toujours que les femmes trans sont plus fortes que les cis, et on ne saura réellement, à hauteur égale, s’il existe de vrais avantages.

Ces deux erreurs de méthodologie suffisent largement à invalider les conclusions des deux chercheurs. Cependant, ce ne sont pas les seuls. L’article est tellement truffé de problèmes que la chaîne Youtube Jangles ScienceLad, fondée par Justin Gibson, entraîneur américain et détenteur d’un master en biomécanique, a publié une vidéo de 40 minutes en mars dernier analysant, point par point, ceux-ci et d’autres erreurs scientifiques. 

Au-delà des problèmes scientifiques, l’étude de Hilton et Lundberg possède aussi un flagrant problème de conflit d’intérêt. Emma Hilton est une des fondatrices de Sex Matters, une ONG britannique dont le but est de « promouvoir la clarté sur le sexe dans les politiques publiques » et « rétablir que le sexe est important pour les régulations ». Cette organisation milite aussi pour « la diversité d’opinions sur le sexe et sur le genre », et cela « sans sanctions et sans se faire qualifier de haineux ». Une des cofondatrices de Sex Matters est Maya Forstater, personnalité connue des cercles soi-disant “gender critical” qui avait été licenciée suite à des tweets transphobes en 2017. Elle et Emma Hilton sont le genre de personnes qui parlent de Lobby LGBT. Bref, ce sont des TERFs, acronyme de Trans Exclusionary Radical Feminist (qui signifie littéralement féministe radicale trans-excluant).

Hilton spécifiquement a écrit des tribunes sur « les dangers de l’idéologie transgenre ». Elle est active sur les réseaux sociaux et dans les médias, et elle donne des conférences pour des groupes anti-trans, comme celle-ci pour Women’s Place UK, un des principaux groupes TERFs au Royaume-Uni. Cette conférence avait déjà pour thème la participation des femmes trans dans le sport. Elle a été réalisée en 2019, c’est-à-dire avant son travail dans l’article. 

Entre TERFs il arrive qu’Emma Hilton fasse référence aux athlètes transféminines comme des « mâles biologiques » ou tout simplement comme des « mâles » (exemple de Laurel Hubbard). « Mâle biologique » est une expression souvent utilisée pour nier l’identité des femmes trans. D’ailleurs, l’étude utilise abondamment cette expression, et n’utilise pas les termes neutres « femme trans » ou « homme cis ». L’article semble alors un prolongement du discours de haine d’Emma Hilton. 

Manifestantes TERFs à la pride de Londres

Emma Hilton est biologiste du développement à l’Université de Manchester, c’est-à-dire qu’elle n’est pas experte dans l’étude du sport. Aucune de ses études précédentes n’ont de lien avec le sport. La conclusion de l’étude contraste avec d’autres revues d’articles5 : là où les autres insistent sur le besoin de plus de recherche, Hilton et Lundberg concluent à l’avantage des femmes trans et font appel à revoir leur inclusion dans le sport. 

À cause de la pression, les deux auteurs ont publié une rectification au sujet des conflits d’intérêt. Il s’agit d’une rectification6 qui n’en est pas une, où ils ne parlent pas du militantisme de Emma Hilton, et où ils se défendent en faisant appel à leur liberté académique et personnelle. « [Les auteurs signalent que] toute diffusion ou engagement, quel que soit le média, a été guidée par leur éducation, leurs connaissances dans la discipline et les résultats de leurs recherches. » Nous avons contacté Tommy Lundberg, celui qui en théorie apparaît comme le moins transphobe des deux chercheurs, afin de connaître sa posture. Dans sa réponse, Lundberg se défend en citant à nouveau le droit à la liberté académique et la liberté d’expression, sans commenter les prises de position transphobes de sa collègue.

Cette posture reste, quand même, moralement discutable. Est-ce que la liberté académique permet de publier des articles biaisés portant préjudice aux femmes trans ? Si la recherche peut être motivée par des conflits politiques, les résultats scientifiques ne doivent pas être biaisés, et moins encore au nom d’une prétendue liberté académique. De même, la recherche ne doit pas être le véhicule de la haine : la liberté d’expression, rappelons-le, ne tolère pas les discours de haine.


En vrai, qu’est-ce qu’on sait sur les personnes trans et le sport ? 

À ma connaissance, il existe seulement deux études faites sur les performances physiques des athlètes trans. Dans ces études, les personnes étudiées n’ont pas le niveau suffisant pour participer aux jeux olympiques, mais assez élevé comme pour être considérés comme des athlètes. 

La première étude a été publiée en 2015 dans le Journal of Sporting Cultures and Identities, par Joanna Harper, marathonienne et scientifique transgenre7. Pendant 7 ans, elle a collecté les temps de course de huit femmes trans dans des épreuves allant des 5 km jusqu’au marathon. Ses résultats indiquent qu’après la transition, les femmes trans avaient des temps statistiquement similaires à ceux des femmes cisgenres. 

La deuxième étude, plus complète, a été publiée en 2020 dans le British Journal of Sports Medicine, par une équipe de trois chercheurs américains8. Ils ont analysé les performances d’une population semblable aux athlètes : des militaires. Ici, les résultats varient. En comparant les entraînements d’un groupe de 29 hommes trans et de de 46 femmes trans à celles de leurs équivalents cisgenres, ils ont trouvé qu’au bout de deux ans de THS, les femmes trans avaient des performances similaires aux cis en nombre de pompes et d’abdos réalisés. Pour les temps de course, elles gardaient cependant un avantage de 10%.

Ces deux articles ont aussi leur lot de problèmes. Les huit athlètes étudiées par Joanna Harper ont soumis elles-mêmes leurs temps de course, et certains n’ont pas pu être vérifiés. Les habitudes de ces femmes ont grandement varié pendant leur transition: quelques-unes ont presque arrêté de courir et d’autres, au contraire, ont doublé leurs entraînements. Les deux études ne contrôlent pas la performance en fonction de la taille, bien que la deuxième signale explicitement qu’il s’agit d’un des facteurs qui permet d’expliquer l’avantage de 10% retenu. 

Cependant, de manière intéressante, cette deuxième étude montre aussi des résultats pour les hommes. Au bout de deux ans de traitement hormonal substitutif (THS), les hommes trans font statistiquement le même nombre de pompes que les hommes cis et le même temps de course, mais les dépassaient significativement en nombre d’abdos. Ce résultat, cependant, ne fait pas l’objet de commentaire dans l’article. Les trois auteurs choisissent plutôt de se focaliser sur les résultats des femmes.

Les arguments alarmistes qui entourent les femmes trans se produisent aux dépens des hommes trans. Tout le monde connaît et possède une image mentale des femmes trans, mais ce n’est pas la même chose pour les hommes. Avant Laurel Hubbard, il y a eu des athlètes comme Chris Mosier. Peu connu, ce spécialiste du duathlon et du triathlon a été la première personne trans à représenter les États Unis (dans la fameuse ‘Team USA’) à des épreuves athlétiques. En 2020, dans les épreuves de qualification olympique, une blessure au ménisque lui empêcha de terminer la compétition et de participer aux JO de Tokyo. 

L’athlète trans étas-unien Chris Mosier

Dans les articles scientifiques et dans les médias, les hommes trans sont souvent oubliés. Au sujet de ce déséquilibre dans les sciences, le chercheur Emmanuel Beaubatie écrit « nombreux·ses sont ceux-celles qui y voient un sex ratio déséquilibré entre femmes trans et hommes trans, mais la pensée de la critique féministe des sciences permet d’avancer une autre hypothèse : celle de l’androcentrisme scientifique. La médecine s’intéresse davantage aux femmes trans’ parce que de manière générale, elle se focalise plus sur les corps des femmes comme des corps imparfaits qu’il s’agirait en quelque sorte de parachever. »9

Ce que suggère Beaubatie, serait donc que les femmes trans sont toujours perçues comme des corps incomplets et que, au contraire, le corps des hommes trans serait considéré comme masculin de facto. À ce jour, il n’existe aucune limitation à la participation des hommes trans de la part du COI et de World Athletics, et dans le débat public la question ne se pose même pas. Peu importe qu’ils s’injectent (littéralement) de la testostérone, ni la masculinité ni les performances des athlètes mâles ne sont questionnées. En ce sens, les hommes trans auraient un avantage par rapport aux femmes trans : une intégration plus facile dans le sport.

Cependant, il serait naïf de croire que les hommes trans sont vraiment intégrés. Félix Pavlenko, chercheur à l’Université d’Ottawa, précise : « En effet, malgré la prise d’hormones, les hommes trans’ sont toujours considérés comme « désavantagés » par un corps qualifié de « féminin » à la naissance. »10 Ce préjugé est visible à nouveau dans la régulation de World Rugby, qui demande aux rugbymen trans de signer un document où ils assument le risque de jouer avec des hommes cisgenres. Ce document doit inclure : « Une reconnaissance écrite et une acceptation par le joueur des risques associés à la pratique du rugby de contact avec des hommes qui sont statistiquement susceptibles d’être plus forts, plus rapides et plus lourds qu’eux. » Ça ne viendrait jamais à l’esprit de quelqu’un de demander un tel document pour les hommes cis, et pourtant, il est requis pour les hommes trans. 

Dans tous les cas, il ne faut pas oublier que les hommes trans, comme toutes les personnes trans, subissent de la transphobie. « Les sportif·ves peuvent aussi, à cause des règlements, être amenés à devoir faire un choix entre commencer leur transition pour se sentir mieux avec elleux-même ou continuer à pratiquer leur sport » signale Pavlenko. Cette transphobie pousse les hommes trans souvent à abandonner le sport en début de transition, par peur d’affronter le rejet ou l’incompréhension de leurs pairs, et perpétue la dynamique d’ignorance dans laquelle se trouve la recherche scientifique. 


Revenons aux régulations imposées par d’autres organismes internationaux, comme le COI et World Athletics. Pour rappel, ce sont deux des organismes sportifs les plus importants du monde, et ils ont deux régulations différentes centrées sur la testostérone. La première impose un taux maximal de 10 nmol/L pour les femmes trans, qu’elles doivent maintenir pendant 12 mois avant l’épreuve. Le deuxième réduit ce taux maximal à 5 nmol/L mais conserve la durée de 12 mois. 

Pour ces deux régulations, contrairement à celle de World Rugby, les détails sont beaucoup moins nombreux. Elles sont réalisées en interne et, par conséquent, il est plus difficile de déterminer le corpus scientifique et le raisonnement qui se cache derrière ces limites. Dans les deux cas, cependant, l’élément central est la testostérone. 

Actuellement, il existe un débat sur l’importance de cette hormone sur les performances sportives. D’un côté, certains montrent que le taux de testostérone est fondamental dans le développement et la composition du corps des hommes. De nombreux bénéfices sportifs lui sont liés : diminution des graisses, facilité à produire du muscle, meilleure oxygénation… La testostérone donnerait aux hommes un avantage sportif de 10% à 50% en fonction de la discipline.

D’un autre côté, des chercheurs montrent que ce lien n’est pas si évident. Une première difficulté réside dans le fait qu’il existe un overlap entre les hommes et les femmes quant à leur niveaux de testostérone; en d’autres mots, ça veut dire que certains hommes et femmes ont des taux de testostérone similaires naturellement. 25% des athlètes masculins ont un taux de testo inférieur à la limite imposée par le COI de 10 nmol/L. Selon la règle du COI, ces hommes-là n’auraient même pas besoin d’hormones pour réduire leur taux de testo et pouvoir participer à des épreuves féminines. 

Une deuxième difficulté est que la testostérone n’est pas, pour l’instant, associée à une meilleure performance physique. En 2017 une étude a été faite sur 2127 athlètes d’élite afin d’analyser les taux de testostérone en relation avec leur performance11. Il s’agit de l’étude la plus large qui ait été réalisée à ce sujet, et elle montre qu’il n’y a pas de corrélation entre taux de testostérone et performance. 

On en revient alors à une situation paradoxale : la testostérone est déterminante pour la performance sportive, et elle ne l’est pas. Davantage d’études sont nécessaires pour comprendre l’influence de cette molécule sur le corps des athlètes. De même, l’existence d’un seuil de testostérone séparant les hommes et les femmes est encore à vérifier. Encore une fois, le manque d’informations n’a pas ébranlé les organismes régulateurs.

La dernière étude que nous avons citée a été originellement réalisée par une équipe de scientifiques de World Athletics. Ceux-ci ont trouvé une corrélation entre testostérone et performance dans quelques épreuves féminines (les 400 m, 400 m haies, 800 m, le lancer de marteau et le saut à la perche). Cette corrélation indiquerait alors un possible mais incertain avantage lié à la testostérone. Malgré cette incertitude, l’article affirme ce lien. World Athletics utilisa ce résultat comme une preuve pour introduire une limite de 5 nmol/L pour les athlètes atteintes d’hyperandrogénie. Par conséquent, à l’époque, en 2017, l’athlète sud-africaine Caster Semenya avait été interdite de participer aux épreuves de 400 m et de 800 m. Deux ans après, en 2019, cette règle était aussi appliquée aux femmes transgenre. 

Le COI et World Athletics ont été souvent critiqués pour cette limite de testostérone, car elle impose implicitement une norme et une définition de la féminité. Il s’agirait d’une version moderne des « vérifications de sexe » réalisées au 20ème siècle pour vérifier que les athlètes étaient bien du sexe déclaré. De l’examen des génitaux aux tests d’ADN, ces « vérifications » ont toujours été controversées, ciblant surtout les femmes qui ne rentrent pas dans la norme occidentale de la féminité, comme les femmes racisées ou les femmes trans. Surtout, ces tests n’ont jamais été efficaces à 100%. 

Face aux accusations de vérifications de sexe, les deux organismes ont répondu que ce n’était pas leur intention. Dans un article de 2014 en réponse à leur critiques, l’équipe de scientifiques chargés des régulations de World Athletics écrivait : « Le COI et l’IAAF [ancien nom de World Athletics, ndlr] ont fortement souligné que le sexe d’un individu ne doit jamais être remis en question. L’identité sexuelle ne peut pas être déterminée par n’importe quel test biologique que ce soit »12. Ces deux organismes semblent accepter alors qu’il n’existe pas fondement biologique à la notion de sexe. 

Cependant, un des auteurs de cet article est Stéphane Bermon, qui est aussi le directeur Health & Science division de World Athletics, le département chargé de produire les régulations de la fédération. Il est aussi l’auteur de l’article publié en 2017 qui analysait les taux de testostérone de 2127 athlètes d’élite. Malgré sa grande responsabilité, il n’est pas présent dans les réseaux sociaux et concède très peu d’entretiens. L’un des seuls qu’il a accordés ces dernières années était pour le magazine Sciences et Avenir en 2019. À la question, somme toute banale, « comment nommer [autrement que dopage] le fait de modifier le taux hormonal naturel d’une personne pour qu’elle rentre dans la norme et réduise ses performances au cours d’une compétition ? », Stéphane Bermon répond :

Votre point de vue me semble biaisé. Si vous avez un taux de testostérone haut et que vous êtes socialement acceptée comme une femme et voulez « ressembler » à une femme et concourir avec les femmes, les traitements (contraception orale, par exemple) qui affirment votre genre féminin sont le standard de soin, pour vous. On ne fait rien pour « faire rentrer les gens dans la norme ». Si une personne affirme être une femme et veut concourir dans cette catégorie féminine protégée, elle devrait alors se réjouir de baisser son taux de testostérone. Si tel n’est pas le cas, il faut alors se poser des questions a) sur sa véritable identité sexuelle, b) sur d’éventuels bénéfices secondaires à maintenir en tant que sportive ses taux élevés de testostérone.

Bermon montre dans le passage souligné le préjugé d’une identité liée à des taux de testostérone. Il se permet même de douter de l’identité d’une personne si elle ne se conforme pas aux taux supposés féminins. Cela malgré le fait qu’il n’a aucune preuve qui le justifie, et en contradiction avec ce qui est défendu publiquement par World Athletics. 

L’indépendance et la neutralité des régulations ont aussi été questionnées aux derniers Jeux Olympiques. Alors que deux athlètes avec un trouble du développement sexuel voient leur participation à l’épreuve de 400 m annulée à cause de leur taux de testostérone anormalement élevé, Bermon et les co-auteurs de l’article publient une rectification. Sur celle-ci, ils reviennent sur la corrélation trouvée, affirmant qu’elle était seulement exploratoire, et qu’ils n’avaient pas assez d’informations pour conclure a un réel avantage. Cette correction est publiée en septembre 2021, soit un mois après les jeux olympiques, ce qui provoque une vague d’indignation.


Les preuves scientifiques contre l’inclusion des femmes trans n’existent tout simplement pas. La prohibition imposée l’année dernière par World Rugby est basée sur un corpus de données inadéquat, biaisé, et manipulé par une TERF. Ce n’est vraiment pas une surprise si cette régulation a fait preuve d’opposition par des Fédérations de Rugby de nombreux pays, comme les États Unis ou le Canada, et même de l’Angleterre, à cause d’un manque flagrant de preuves. Dans un communiqué en octobre dernier, la Rugby Football Union indique qu’elle « n’envisage pas pour l’instant d’adopter les mesures proposées par World Rugby car elle considère que davantage de données scientifiques sont nécessaires pour cela, ainsi qu’une réflexion sur d’autres mesures moins restrictives quant à l’éligibilité des athlètes transgenre ».

De même, la publication, en septembre 2021, d’une correction à l’article réalisé par une équipe de scientifiques de World Athletics souligne, encore une fois, que les sciences supposées dures sont très susceptibles aux préjugés, et au contexte social et politique. Cela souligne aussi le besoin d’une recherche scientifique indépendante des organismes sportifs. Stéphane Bermon, un des auteurs de l’article, semble lui-même avoir compris qu’il n’était pas apte à réaliser des études sur le sujet, puisque dans la correction il fait appel au développement d’une recherche indépendante.

Les chemins à explorer sont nombreux. Le rôle que joue la testostérone dans la performance physique doit être mieux compris, tout comme les effets du THS sur la performance physique dans le temps. Mais des précautions, aussi, sont à prendre en compte. Chaque discipline sportive mobilise un ensemble de compétences uniques, ce qui obligera, dans le futur, à faire du cas par cas dans les comparaisons. Surtout, il faut étudier cette question sur les personnes impliquées, les athlètes trans. 

L’absence de recherche scientifique sur celles-ci est un symptôme de la discrimination à l’encontre des personnes trans. L’hostilité du monde cisnormé à notre égard, dont la régulation houleuse de World Rugby est une preuve, perpétue le faible nombre de sportif-ves trans. Les athlètes trans méritent une meilleure recherche, pour qu’on puisse parler d’eux sans passer par les cis ou les non-sportifs. Il faut aussi une recherche par les personnes trans pour les personnes trans, à l’abri du cissexisme, de la transphobie et des préjugés du monde académique. Dans tous les cas, peu importe ce que découvrira la recherche future, ce débat ne peut être résolu qu’en favorisant la participation des trans’ dans le sport. 

[Entre la redaction et la publication de cet article, le COI a publié un nouveau document cadre sur la participation des personnes trans et intersexe dans le sport. Dans ce cadre, le COI intègre plusieurs des critiques qui sont évoquées dans cet article, comme le rôle imprécis de la testostérone, ou l’absence de données sur les athlètes trans.]


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Notes.

1. Jones, B.A. et al. (2017) ‘Sport and Transgender People: A Systematic Review of the Literature Relating to Sport Participation and Competitive Sport Policies’, Sports Medicine, 47(4), pp. 701–716. doi:10.1007/s40279-016-0621-y.

2. Hamilton, B.R. et al. (2021) ‘Integrating Transwomen and Female Athletes with Differences of Sex Development (DSD) into Elite Competition: The FIMS 2021 Consensus Statement’, Sports Medicine, 51(7), pp. 1401–1415. doi:10.1007/s40279-021-01451-8.

3. Hilton, E.N., Lundberg, T.R. (2021) ‘Transgender Women in the Female Category of Sport: Perspectives on Testosterone Suppression and Performance Advantage’, Sports Med 51, 199–214 . https://doi.org/10.1007/s40279-020-01389-3

4. « The main criticism of this review is the purely biological argument from an elite male versus elite female position, implying that transwomen athletes are the same as elite male athletes (Table 1). Data showing lower baseline isometric torque and muscle volume
[51] in transwomen compared to cisgender males highlight the problematic nature of inferring that transwomen and cisgender males are the same, as this ignores the impact of gender-affirming treatments such as HRT and GAS and the psychological effects of gender dysphoria such as low self-esteem, anxiety and/or depression, and becoming socially isolated [52]. »
in Hamilton, B.R. et al. (2021), art. cit., p. 1406.

5. Par exemple, Hamilton, B.R. et al. (2021), art. cit, et aussi,

Harper, J. et al. (2021) ‘How does hormone transition in transgender women change body composition, muscle strength and haemoglobin? Systematic review with a focus on the implications for sport participation’, British Journal of Sports Medicine [Preprint]. doi:10.1136/bjsports-2020-103106.

6. Hilton EN, Lundberg TR (2021). ‘Correction to: Transgender Women in the Female Category of Sport: Perspectives on Testosterone Suppression and Performance Advantage’. Sports Med, 51(10):2235.

7. Harper, Joanna (2015). « Race Times for Transgender Athletes. » Journal of Sporting Cultures and Identities 6 (1): 1-9. doi:10.18848/2381-6678/CGP/v06i01/54079.

8. Roberts TA, Smalley J, Ahrendt D (2020). ‘Effect of gender affirming hormones on athletic performance in transwomen and transmen: implications for sporting organisations and legislators’, British Journal of Sports Medicine, 2021;55:577-583.

9. Beaubatie, E., ‘Le genre précède le changement de sexe’, dans Clochec, P. and Grunenwald, N. (2021) Matérialismes trans: Actes de la journée d’étude ‘Matéralismes trans’ qui a eu lieu à l’ENS de Lyon, le 30 mars 2019. Fellering: Hystériques et associé-es.

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